La gifle

J’ai encore ma dernière phrase à la bouche quand je sors de réunion et que j’enfile ma veste, tout en continuant à marcher.

Le couloir, l’ascenseur, le hall et Pélagie, mon noble destrier de tôle, dans le parking. Placebo à fond dans le lecteur CD pour me laver la tête durant les 3/4 d’h qui me séparent de mon rendez-vous.

Je vais enfin savoir. Mais plus Pélagie avale de kms, moins je suis sûre de vouloir savoir.

Mon mauvais pressentiment ne me quitte pas.

Le ton du gastrologue invitait à tout sauf à la fête, au téléphone, ‘faut dire.

Mais bon, ces syncopes à répétition, c’est quand même anormal. Pourquoi laissent-ils Papa sortir de l’hôpital s’il nous faut le ramener en urgence à peine quelques jours après ? Et son ventre, et ses pieds, qui ne dégonflent pas… Et ce froid qui l’habite et dont il se plaint, lui qui courait manches courtes été comme hiver, et ce teint vert olive…

Je trouve péniblement une place dans cette boîte de conserve qui sert de parking. Solution moderne au problème de place : on empile les Pélagies en couches, par étages, dans des carrés de métal et de béton.

Maman est là, raide comme la justice.

Elle veut savoir, elle aussi.

L’attente face à la porte fermée du spécialiste est difficile. On fait toutes les deux un effort de conversation mais nos banalités tombent à plat. On n’est pas à ça. On pense toutes les deux au pire mais aucune n’ose prononcer les mots interdits…

Le gastrologue s’en charge. D’emblée.

A peine est-on assis qu’il parle se la tumeur.

Quelle tumeur ?????

Je me dis qu’il n’a pas dit « tumeur ». Il ne peut pas avoir dit « tumeur ». Non, pas de tumeur. J’ai dû mal comprendre.

Il le redit.

Cette fois, il l’a bien dit. Oui oui, il a dit « tumeur ».

Je tourne quand même la tête vers Maman pour voir si elle a entendu la même chose.

Et je vois ses yeux effarés, sa bouche ouverte en O, miroir de ma propre expression.

Il a bien dit tumeur.

Papa a un cancer.

Ensuite ? Je ne me souviens pas.

J’ai entendu tumeur, mal placée, inopérable, pronostic à quelques mois.

Quelques mois ???? Je me prends cette dernière information en pleine figure, comme une gifle. Il se serait levé de sa chaise pour me mettre une droite, le spécialiste, que ça ne m’aurait pas fait plus d’effet.

Papa va mourir.

Et c’est tout mon univers qui bascule.

Je m’entends dire qu’il faut l’accompagner du mieux qu’on peut, que je ne veux pas qu’il serve de cobaye dans un hôpital universitaire, que j’exige que l’on respecte sa dignité, sa volonté s’il en arrive à demander un départ assisté.

Qui est cette dame qui parle à ma place, se servant de ma bouche ? Sors de ce corps !!!

Moi, je suis aux abonnés absents. J’ai tout le film de mon enfance qui repasse sur pellicule, le vélo, les patins à roulettes, les histoires de la petite sorcière Abracadabra (Harry Potter peut aller se rhabiller) tous les soirs pour m’endormir…

Lever de la chaise, poignées de mains. Merci Docteur, au revoir Docteur.

Et Maman et moi, on se retrouve dans le couloir.

Avec l’annonce de la mort de celui qui nous est le plus cher à digérer.

Un comble quand on sort de chez un gastrologue.

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