Mathurine 2.0

Le rush est passé. Ca fait plus d’une heure que j’ai vu personne.
Après le chassé-croisé de l’aurore, peaux blanches contre peaux rouges, le ballet des valises, les appels aux taxis, les enregistrements, les « Olà, qué tal? », « Guten tag, gast ! » « buongiorno, benvenuto » dans toutes les langues – c’est à peu près tout ce que je sais dire, on croit que je suis multilingue mais en fait je connais 50 questions-réponses dans 5 langues point barre – , le hall de l’hôtel se vide, je peux ranger mon sourire commercial dans le tiroir jusqu’à midi.

Ca me laisse du temps pour rêver. Surfer, et chatter. Le patron a été cool, il nous a autorisé à connecter nos smartphones sur le wifi.
Alors je me gêne pas. Je tweete, je bitstripe, je poste mes photos sur P-interest, je chatte avec Amandine, la barmaid. Beaucoup. On taille des costards aux clients blaireaux sans qu’ils se rendent compte de rien, qu’est-ce qu’on se marre !

L’autre jour, en passant devant l’arrêt de bus, à la sortie de mon quartier, j’ai vu une pub pas commune, pour un site de rencontres « un peu particulier ». « Randynessssss, le premier site de rencontres extra conjugales ». En arrivant à l’hôtel, je l’ai raconté à Amandine. Et on s’est inscrites, pour rigoler.

On s’est créé des profils de pouffes. Autant y aller, hein. Façon comme c’est sensé être que des gens casés, on n’a pas dû mettre une vraie photo, personne n’en met hein, on n’y donne accès qu’à ceux qu’on veut, après avoir discuté un peu. Amandine, elle a pris une photo des jambes de Brooke Banker – rien que ça, le mannequin qui a les jambes les plus longues du monde – et moi, j’ai pris une photo d’un décolleté de Monica Bellucci. On a flouté un peu, pour faire plus genre « on veut bien se dévoiler mais pas trop », et on a mis le même type d’annonce : «  Il paraît les mecs biens sont tous déjà casés alors je viens voir si c’est vrai. Je veux pas d’un de ces blaireaux qui sont sur restés le carreau ou que leur nana a rebalancé sur le marché parce qu’elle n’a pas été satisfaite. Les restes, très peu pour moi. Je ne suis pas exigeante, je veux juste le meilleur ». On était trop MDR.

Les messages n’ont pas tardé à arriver.
Ca avait ma foi l’air vrai, que les mecs les mieux sont déjà casés. Ca volait haut, les messages. Sans fautes – enfin je crois, parce que moi, j’en fais hein – bien écrits, bien construits. Limite, ça donnait vraiment envie de faire connaissance. On a essayé de garder la tête froide. C’était quand même rien qu’une bande de salauds qui cherchaient à tromper leur nana, hein.

Bon, y’en a, la conversation tournait quand même vite court. Y’en a un qui a absolument voulu me filer rendez-vous un mardi matin parce que lui, il pouvait se libérer de son boulot, et que, forcément, ses soirées étaient consacrées à sa charmante petite famille. Comme si moi je travaillais pas, hein. Il m’a quasi engueulée quand je lui ai expliqué que je ne pouvais quand même pas quitter l’accueil de l’hôtel pour le suivre en chambre ! Quel connard !!
Y’en a un, putain, quand il nous a ouvert l’accès à ses photos privées, on s’est demandé comment il avait fait pour en trouver une qui l’a marié !!

Et puis, en parcourant les profils pour voir un peu ce que les types cherchaient, une domina pour assouvir leur phantasme de soumission, une qui se laisse attacher, … oui, Amandine et moi, on a appris plein de trucs sur les pratiques sexuelles des mecs, waou !! Y’en a quand même qui sont drôlement ravagés dans leur tête…! Bref, je suis tombée sur lui.

Nobilis in nobile.
Drôle de pseudo.
Il avait l’air plutôt cool. Serein. Sûr de lui.
Dans sa description, il disait que « le quotidien avait eu raison de la passion des premiers instants ». Que « l’amour fou avait laissé place à une relation paisible qui ressemblait plus à de l’amitié ». Qu’il voulait « A nouveau vibrer, ressentir, éprouver, se sentir vivant ».
Ben ouais hein, qu’est-ce qu’il croit, lui? Amandine et moi, on a 20 ans, mais on le sait déjà hein, que la folle passion, ça dure pas. « L’amour dure 3 ans », comme dans le bouquin hein ! Et encore. Façon, un coeur qui serait monté sur montagnes russes toute la vie, ça serait la fracture du myocarde assurée ! Le calme, l’apaisement, la stabilité, c’est de ça dont l’humain a besoin, en fait. D’ailleurs ils le savent tous bien, les chercheurs d’aventures, là : y’en a aucun qui a les « cojones » de se barrer de chez lui et de s’exposer vraiment au risque de rechercher une nouvelle passion sans le garde-fou tellement rassurant de la femme qui gère l’intendance à la maison, des enfants, de la fermette brabançonne 4 façades avec la clôture et le chien… Le frisson à la petite semaine, l’aventure de kermesse, les sensations de pacotille, le « midi à 14h » hebdomadaire, dans le luxe temporaire d’une chambre d’hôtel un peu classe, parce que sortir sa bite de son froc devant une inconnue, différente à chaque fois, ça serait ça, le must pour se sentir vivant… Ah ils sont beaux, nos héros !!!

Monsieur Nobilis, donc. Il s’appelait Jean, en fait. Et Jean, Amandine et moi, on a décidé de lui donner une petite leçon…

D’abord, on l’a chauffé. A blanc. Je suis pas super forte en français mais ça n’a pas été nécessaire. Du simple. Du cru. Du cul. Avec genre juste un peu de réserve pour pas qu’il se méfie. Et on l’a fait parler. Il s’est pas fait prier. Il nous a tout déballé. Lui, sa femme, ses mômes, ses essais antérieurs d’aventures, sans succès pcq c’est pas si facile de se faire quelqu’un, comme ça hop, dans la vraie vie. Et la révélation du net, la facilité des contacts, le risque zéro pcq contrairement à la vraie vie tu rencontres des gens qui habitent loin et ne connaissent ni ton passé ni tes relations, le coup de bite facile, puis un coup de serviette et hop, on rentre à la maison, ni vu ni connu.

Puis on lui a filé rencart. Pour un plan à 3, avec Amandine. Il a proposé l’hôtel. Pas le mien hein, je tiens à ma réputation, et Amandine aussi ! Un truc propre, en retrait, avec un jaccuzzi. Puis on a contacté sa femme. Le con, il en avait dit tellement sur elle qu’on n’a pas eu de mal à la retrouver sur le net, via le trombinoscope de son entreprise et Linkedin ! Et on lui a donné rendez-vous aussi. On lui a dit qu’on avait des révélations à lui faire.

Le jour J, on a chauffé le gars par SMS. On avait acheté une carte pré-paid. Il était déjà dans le jacuzzi et se mettait en condition. Il devait être bien au garde-à-vous quand sa rombière est arrivée. Nous, on était planqué derrière ma bagnole, dans le parking de l’hôtel. On a vu arriver la nana, dans son Audi décapotable. Moins jeune que sur sa photo Linkedin, mais une belle femme. Soignée. Distinguée. Elle n’avait pas l’air idiote. Comme on pouvait aussi le penser d’après son profil professionnel. Y’a des mecs qui sont cons, je te jure ! Ils savent plus apprécier ce qu’ils ont. L’herbe est toujours plus verte ailleurs…

Ce qu’on n’avait pas prévu, c’est que sa femme, elle avait du caractère. Un fameux tempérament ! Elle était pas venue les mains vides…
La détonation a fait un bruit de malade ! Rien avoir avec ce qu’on voit dans les films policiers : c’est beaucoup plus fort ! On l’a vue repasser en larmes et en courant, le flingue à la main, hébétée. Elle a filé, dans son Audi, qu’elle a recapoté.
Notre Jean, il était toujours dans la chambre, et pour toujours. Raide mort.
Amandine et moi, on s’est jamais senti aussi connes…

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