La transformation

Elle lit, en peignoir, des bigoudis sur la tête.
L’alarme du gsm sonne.
Elle s’étire, referme son livre, le pose à côté de la tasse de thé, coupe la sonnerie, se redresse dans le canapé.

Oh, il est déjà l’heure de se préparer…
Seule à la maison, dans mon havre de paix, avec un bon polar… je n’ai absolument pas vu le temps passer.

Il est temps de se sociabiliser un peu !
De revêtir ses plus beaux atours… son masque… et d’aller se frotter au genre humain.

Comment il s’appelle, déjà ?
Elle jette un oeil à son ordi, tapote…
Raphaël, ah oui, c’est ça. Raphaël. L’artisan ébéniste. Cheveux mi-longs, joli sourire.
Regarde en l’air, les yeux perdus, rêvasse.
Se lève, va jusqu’à la coiffeuse, se parle dans le miroir.

Eh bien à nous deux, Madame Elvire.
Elvire, c’est le pseudo que je me suis choisi, pour internet. Je ne sais plus d’où je le tiens. Je trouvais ça joli…

Commence à se maquiller. Se coiffera, se mettra du vernis pendant le monologue.
Aaaaah, on est toujours nerveuse, avant un premier rendez-vous…
Les premiers rendez-vous… tant d’attentes, tant d’espoirs… tant d’efforts…!

Je me souviens du tout premier…
J’étais bien jeune. Le bal des pompiers.
Il m’a dit « viens faire un tour dans ma voiture », on l’a fait… Ma première fois. Sur le capot, avec la tête qui se cognait aux essuie-glace à chaque coup de rein. Je n’avais pas pensé que l’amour pouvait faire si mal… à la tête…
Je ne l’ai jamais revu. Juste reçu un SMS : « jamais deux fois avec la même, Baby, sorry. Mais j’ai aimé. Kisss ».
Qu’est-ce que j’ai pleuré !!!

Mon chagrin a été de courte durée.
Pour me changer les idées, les vacances approchant, je me suis inscrite à un stage de planche à voile, dans le Sud de la France.
Le moniteur… hmmmmmmmmmmmm, le moniteur ! Le teint halé, les abdos sculptés, le sourire ultra brite…
L’amour sur le sable, les yeux dans l’eau… mon rêve était trop beau. L’été qui s’achève,… Enfin… Avant de partir, il m’a filé sa carte de visite, en me murmurant « écris-moi ».
Moi, écrire, j’aime ça mais là, j’avais envie d’entendre sa voix… J’ai téléphoné.
C’est sa femme qui a décroché.

Je suis restée seule, complètement seule, durant 2 ans, après ça. Pour réfléchir sur les hommes, leur… leur fonctionnement.
Puis j’ai rencontré la perle.
Au club de lecture.
Cultivé, intéressant, gentil, prévenant.
Déçu par une première union close brutalement par une séparation douloureuse. Sa compagne avait changé à l’arrivée de l’enfant. Il a cessé d’exister à ses yeux.
Il avait envie de rencontrer quelqu’un de bien. Il savait ce qu’il voulait : former un couple stable, avoir une vie de famille équilibrée.
Il était adorable…
… les premiers mois.
Jusqu’à ce que je m’installe chez lui, en fait.
Jusqu’à ce qu’il me convainque de renoncer à mon appart’.
Je me suis installée chez lui. Et ça n’a jamais été chez nous.
Je n’ai jamais trouvé ma place. Il ne m’a jamais fait de place.
Trs vite, il a voulu tout contrôler. Mes allées et venues… jusqu’à ce qu’il ne me laisse plus franchir le seuil de la maison. Mes amis, jusqu’à ce que je n’aie plus d’amis. Mes propos, jusqu’à ce que je me réfugie dans le silence. Mes pensées, parce que tout ce que je pensais était idiot et que c’est lui qui avait raison.
Il a fait de moi sa serpillère, sur laquelle il s’essuyait les pieds, sur laquelle il passait autant que cela lui chantait, sur laquelle il marchait sans même se rendre compte qu’elle était là.
Vidée de ma substance, j’ai subi. Longtemps. Trop longtemps.
Jusqu’à ce qu’il me fracture le crâne avec le pied, un de ces nombreux jours où il provoquait le conflit, dont il se nourrissait.
J’ai franchi le seuil de la maison, enfin, sur un brancard. Et grâce à l’équipe pluridisciplinaire de l’hôpital, j’ai réussi à ne pas y retourner.

Elle passe derrière le paravent pour se changer. Ote le peignoir.

Je n’ai plus voulu rencontrer personne. Jamais !!!
Je suis restée murée seule dans ma tour d’ivoire près de 4 ans.
Puis la vie a repris ses droits. J’ai à nouveau ressenti l’envie… la vie.

Defait les bigoudis (la perruque avec bigoudis) et secoue sa longue chevelure

Mais une chose était sûre : je ne me ferai jamais plus avoir. JAMAIS !!!!

Sort du paravent en véritable vamp – change d’attitude avec le corps

Maintenant, c’est MOI qui décide. C’est moi qui dirige. C’est moi qui mène la danse.

Au fond, les hommes ne sont pas difficiles à comprendre.

A les observer, on comprend vite quels artifices utiliser pour les mener par le bout du nez…
A cet égard, internet est un terrain d’observation et de jeu formidable !
Des hommes, des tas d’hommes, de toutes origines et de toutes conditions.
Des tas d’hommes qui ne se connaissent pas et qui ne risquent donc pas de se parler de moi…
Des tas d’hommes… parmi lesquels je peux choisir. Essayer. Explorer.

L’homme de ma vie est peut-être celui-ci, ou celui-là.
C’est peut-être toi (public)… ou toi… ou toi…
Si après t’avoir éprouvé un peu il ne me plaît pas, hop, je te jette.
Mais si je t’aime… Si je t’aime…

Sort le couteau de sa jarretière, sous la robe fendue. L’ouvre et passe la langue sur la lame, doucement.

Prends garde à toi !
Plante le couteau brutalement dans un bout de bois sur la table

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