La théorie, et puis la pratique

J’ai toujours milité contre le mensonge et pour la vérité.

C’est vrai, quoi : le mensonge, c’est pour les lâches, les faibles, les manipulateurs et les escrocs.

A l’école, au cours de morale, on avait abordé le sujet particulier du mensonge dans le cas de la maladie d’un proche.

J’avais 13 ans et étais très entière, à l’époque. Je m’étais insurgée contre le fait qu’on cache la vérité sur l’échéance à ses parents, à ses frères et soeurs. Ce sont des adultes, ils ont le droit de savoir.

Pour être acteur de sa vie, pour ne pas la subir, il est impératif de savoir.

Il faut donc informer les gens de ce qu’ils ont, du temps qu’il leur reste.

Pour qu’ils puissent en profiter. Préparer leur départ. Mettre de l’ordre dans leurs papiers. Régler leurs comptes avec la vie.

Ouaip’ j’étais absolument convaincue de ça. Et cette certitude ne m’a jamais quittée.

Pas même dans ce couloir sans fin qui me ramène au 2e étage, avec Maman qui serre ma main dans la sienne à m’en couper la circulation du sang.

Surtout ne pas pleurer. Se recomposer une figure « normale » : on avait promis à Papa de remonter le voir après le rendez-vous avec le médecin.

Putain de sapin de Noël, dans ce couloir… je me retiens de l’atomiser à coups de pied.

Faut lui dire. Je vais lui dire. Comment lui dire ????

J’inspire un grand coup avant d’entrer dans la chambre, pour me donner du courage. L’odeur si caractéristique des hôpitaux m’envahit les bronches et je me félicite pour cette brillante idée de respiration.

J’entre et le vois.

Il n’est qu’angoisse. Les yeux exagéréent ouverts, ses longs cils qui battent un peu trop vite, le cou tendu en avant et la tête un peu de côté… Tout son père.

Je crois que c’est là, précisément, que tous mes grands principes se sont évaporés. D’un coup.

J’ai décidé « nan, je lui dis pas ».

Et j’ai menti.

Avec une facilité et une assurance que je ne me connaissais pas, moi qui ne suis pas rompue à l’exercice.

C’est vrai quoi : ‘paraît que l’état psychologique est prépondérant dans ce genre de maladie, qu’on a donné un pronostic à quelques mois à des gens qui s’en sont finalement sortis, que… J’ai peur qu’à l’annonce de la vérité, le choc lui fasse tomber ses barruères, qu’il cesse de se battre, que la maladie ait la voie libre pour l’envahir.

C’est une bonne raison pour mentir ça, non ?

Il m’écoute lui raconter qu’il faut absolument qu’il reprenne des forces pour qu’on puisse ensuite retourner voir l’équipe de spécialistes bruxellois et réétudier son dossier. Que sinon, il ne tiendra pas un nouveau traitement donc qu’il est primordial qu’il mange.

Je ne vais quand même pas lui annoncer que la seule solution possible quand on a une tumeur ainsi accrochée aux veines d’un foie atrophié par la maladie, c’est la transplantation, mais que vu son état le dossier a déjà été refermé à Bruxelles et qu’il y a très peu de chances qu’on le rouvre…?!

Il a l’air rassuré. Un peu. Pour aujourd’hui.

Mais que vais-je lui raconter demain ? Dans une semaine, dans un mois, à mesure qu’il se verra diminuer ?

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