Mon Père, ce héros

Donc, il ne nous avait rien dit.

Il prenait le train une fois toutes les six semaines pour aller passer un examen à Saint-Luc. Voilà.

Et nous, on n’a rien vu. On n’a rien compris.

Y’a pas pires sourdes qu’une épouse et qu’une fille qui ne veulent pas entendre le moindre murmure de maladie grave et de mort.

Parce que qu’un mari, qu’un père, ça ne meurt pas. Et puis c’est tout.

Un pilier fondamental de la vie, ça ne peut pas se briser. Pas même chanceler.

Un père, c’est toujours là quand on a besoin. Et aussi quand on n’a pas besoin.

Derrière, en retrait, mais là quand même. On le voit pas mais on sait.

superman

C’est lui qui se meurt, et c’est moi qui voit repasser le film de sa vie. De notre vie.

Papa-peluches, le deal pour chaque absence de plus d’une journée. Quel que soit le salon professionnel, quelles que soient les circonstances, un lapin, un chat ou un ours venait grossir les rangs de mes fidèles confidents sur les étagères.

Papa-tendresse, celui qui console et câline, the « good cop », laissant – subtilement – le rôle du « bad cop » à Maman… Mais ça, je ne l’ai compris que bien plus tard 😉

Papa-(pas)-bricoleur, celui qui souffle dans la fente du capuchon du sifflet ultrasons pour chien au lieu d’ôter le capuchon et de souffler dans le véritable embout du sifflet.

Papa-styliste, qui-joue-à-la-Barbie, celui qui achète pour Maman et moi, assortit et compose des tenues, sort sur le trottoir du magasin pour voir « quelle est la véritable couleur à la lumière du jour », m’ouvre via des tas de magazines qu’il laisse posés sur la table de salon, les portes sur le monde merveilleux de la mode, des formes et des couleurs, et plus généralement sur les arts : peinture, sculpture, architecture…

Papa-bourreau-de-travail, qui ramène ses pompons de couleurs à la maison le weekend, dans ses grandes valises d’échantillons, éveillant ma curiosité autant que suscitant mon agacement de le voir s’occuper d’autres choses que de nous, qui revenait ulcéré, déçu, écoeuré parfois de cette entreprise qui ne comprenait pas l’artiste… Papa qui m’a fait comprendre très vite par opposition que l’épanouissement allait se chercher aussi ailleurs qu’à l’Usine.

Papa-poule qui s’est vu prié de me déposer au coin de l’école et plus devant dès 14 ans pcq c’était « trop la honte », qui a voulu cadenasser mes sorties « pour me protéger », Papa… dans le dos de qui j’ai tout fait… enfin presque tout hein, faut pas pousser non plus.

Papa-Soigneux, qui cirait nos chaussures tous les matins avant de partir, qui mesure et qui pèse, qui calcule, alors que j’ai toujours tout fait au piffomètre, Papa à cause de qui les deux choses que je regarde encore en premier chez les gens c’est l’état de leurs chaussures et s’ils ont les ongles rongés…

Papa-conteur. Ces aventures de la fée Abracadabra, sont il inventait un épisode sur le pouce chaque soir et que je suivais comme le thriller le plus haletant du monde. Ces récites qu’on s’était promis de consigner dans un livre et de partager un jour avec d’autres parents et d’autres enfants, lui à l’illustration et moi à la plume… et même qu’on s’en foutait si Harry Potter était un peu venu piétiner notre rêve avec la perfection de ses schémas narratif et actanciel, son superbe héro, sa quête, son questionnement sur le père… tiens, le père… On n’aura même pas le temps de le faire, alors…?

Papa et son frère, Papa et sa mère… Papa. Dur et tendre à la fois. Papa fort comme un chêne face aux tempêtes de la vie et qui ne se laisse jamais démonter, et Papa qui pleure à chaque cadeau d’anniversaire que je lui fais…

Et, donc, il est encore resté inébranlable face à la tempête. Mais ce coup-ci, c’est le crabe qui va gagner à la fin. Il a encaissé l’annonce de la maladie. Il est allé tout seul faire une chimio particulière, en fait, toutes les six semaines, à Saint-Luc. Tout seul dans son train. Tout seul dans la salle d’attente. Tout seul face aux médecins, leur jargon, leur sécheresse, parfois. Tout seul.

Mais qu’a-t-il donc dû endurer pendant toute cette année de soins??? Combien il a dû souffrir de garder ça pour lui, de ne pas partager pour ne pas nous inquiéter ! Comme il a dû avoir peur à chaque chute de tension, à chaque perte de conscience, à chaque vomissement qui l’a emmené aux urgences, à chaque hospitalisation… Quelle abnégation…

Et quel genre d’égoïstes avons-nous été pour rejeter inconsciemment les signaux qui auraient dû nous alerter, pour ne pas sentir le mensonge sous ses propos rassurants, pour ne pas comprendre que son refus qu’on l’accompagne en milieu médical n’était pas que question d’orgueil ?

J’ai honte.

Mon père, ce héros, se bat tout seul. Et moi qui n’ai rien perçu, je suis une fille indigne.

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