Kill me please

M’en fous.

J’ai pas peur.

Ils peuvent venir. Les Autres.

Ils veulent que je reste ici. Ils ne veulent pas que je sorte.

J’aime pas, ici.

C’est moche. C’est triste.On peut pas ouvrir la fenêtre.

Puis y’a une autre dame dans la pièce, que je ne connais pas.

Elle dort tout le temps.

Puis quand elle ne dort pas. Elle crache.

Des glaires. C’est dégueulasse.

La bouffe aussi est dégueulasse. On dirait de la bouffe d’hôpital. Elle arrive sous cloche, tout pareil. La plupart du temps, c’est déjà froid, ou presque. Enfin quand je soulève la cloche. Quand je me rend compte que c’est là, sur la table.

Je ne sais pas comment ça arrive là. Je ne vois personne qui l’apporte.

Façon j’y touche pas.

C’est empoisonné.

Ils me l’ont dit, les Autres.

Ils mettent des trucs dedans, avec des seringues.

Dans les bouteilles d’eau aussi, ils injectent du poison.

Personne ne me croit, mais c’est vrai !

Ils croient tous que je suis folle.

Même ma petite fille.

Elle dit que les Autres, ils n’existent pas. Que les voix, c’est dans ma tête. Que quand j’entends des voix mais que je ne vois personne, c’est que c’est pas vrai. Mais je les vois, moi, les Autres, quand ils me parlent !

L’autre jour, elle a voulu me prouver que l’eau n’était pas empoisonnée. La sotte ! L’inconséquente !

Elle a bu la bouteille.

J’ai voulu l’en empêcher ! j’ai crié « nooooon ». J’ai essayé de la lui arracher. Mais qu’est-ce que je pouvais faire ? Je ne peux presque plus bouger. Sûrement à cause du poison. Celui qu’il y a dans les petites pilules qu’on me force à avaler. C’est pour m’immobiliser. Pour ne pas que je puisse m’enfuir…

Elle a bu la bouteille. Puis elle est partie.

Elle n’est plus revenue.

Normal : elle est morte. Le poison aura fait effet, quelques heures après…

Ils empoisonnent ma nourriture, les Autres. Comme ça, soit je mange et je meurs empoisonnée, soit je ne mange pas, je m’affaiblis, et je meurs aussi.

De toute façon ils gagneront, je vais mourir.

J’ai peur de mourir.

Enfin non, pas de mourir mourir. J’ai 90 ans. J’ai fait mon temps.

Puis j’aime pas la vie. C’est dur. C’est chiant. Puis j’aime pas les gens. Je m’aime pas moi. J’ai jamais compris ce que je foutais là. Pourquoi y’a des gens qui avaient tout, les palaces, les piscines, les belles voitures, et puis pourquoi y’en avait, dont j’étais, qui n’avaient pas tout ça. C’est pas juste. La vie, c’est moche.

J’ai pas peur de mourir.

Mais j’ai pas envie d’avoir mal.

Bon, j’ai déjà mal.

Mais ça, c’est parce que je suis tombée, il paraît.

Je suis pas tombée ! Ou alors je ne m’en souviens pas…

Non, j’ai peur d’avoir plus mal. Mal à hurler.

Bon, j’ai déjà envie de hurler.

Mais ça, c’est parce qu’ils m’ont abandonnée ici, toute seule, avec les Autres. Mes enfants et ma petite-fille morte.

On me dit qu’ils viennent tous les jours, puis qu’ils s’en vont parce que je ne parle pas. Mais c’est pas vrai ! Ils ne viennent pas ! Ou alors, je ne m’en souviens pas…

C’est vrai  que, parfois, y’a du linge propre. Alors que mon linge à moi, il est pas propre. Je salis tout. Je me souviens pas comment. Tout à coup, c’est sale. C’est souillé. Faut qu’on me change. Je comprends pas comment c’est possible. Je ne suis pas incontinente ! C’est pas vrai ! D’abord c’est pas mon linge qui est sale. C’est celui de la dame d’à côté. Celle qui crache les glaires.

Paraît que c’est ma belle-fille qui s’en occupe, de mon linge.

Mais c’est pas vrai ! Elle vient jamais. Ou alors, je ne m’en souviens pas…

Je veux pas rester ici.

Je veux rentrer chez moi.

Dans les murs que je connais. Le papier peint que je connais. Les meubles que je connais.

Ca me rassurerait.

Je veux rentrer chez moi pour mourir en connaissance. Ou pour ne pas mourir.

Parce que chez moi, y’a pas de danger : y’a pas les Autres. Ou alors, je ne m’en souviens pas…

En tout cas, chez moi, les Autres, ils étaient moins forts.

Ils faisaient parfois sonner le téléphone, la nuit, pour m’obliger à me lever, puis ils arrêtaient quand j’arrivais à l’appareil.

Ils faisaient des bips bips bizarres. Pour me faire peur. Mais j’avais pas peur ! Je savais que c’était eux.

Ils ont même fait venir des machines à casser des cailloux dans l’usine désaffectée d’en face.

Si, c’est vrai ! Tout le quartier en a parlé. Enfin les Autres, qui habitent dans le voisinage.

Ici, les Autres, ils ont pris le pouvoir.

Ils me parlent tout le temps, me menacent.

Mais j’ai pas peur !

Ils racontent ma vie, aussi. Dans des haut-parleurs. Pour tout le couloir.

C’est pas bien ! Ma vie, elle ne regarde pas les gens !

Et ils répètent tout ce que je dis. Tout ce qu’on dit, ici, dans la pièce. Moi, puis mes enfants et ma petit-fille morte qui ne viennent jamais.

Ils veulent se débarrasser de moi, les Autres. Je sais pas pourquoi je les gène. Y’en a qui sont morts depuis 30 ans ! Et ils m’emmerdent encore ! Les Autres… J’aime pas, les Autres.

Et pour que je ne me méfie pas, ils envoient des infirmières.

S’ils croient que je ne les vois pas venir, avec leur blouse blanche ! Comme si c’était un gage de sérieux ! Moi je le sais bien, que c’est les Autres qui les envoient. Pour me faire du mal.

D’abord, ils veulent tout le temps me faire des piqûres.

Pour mes jambes, soi-disant. Elles vont très bien, mes jambes ! Puis si c’est pour mes jambes, pourquoi ils piquent dans le ventre ?

Ils me prennent pour une idiote. C’est pas logique.

Ils me mettent des trucs dans la bouche, aussi. Des pilules. Des comprimés. Ils veulent me les faire avaler avec l’eau empoisonnée ! Mais moi je veux pas ! Je me débats mais évidemment, ils sont plus forts ! Même quand je leur bourre des coups de pied dans le tibia ! Ils finissent toujours par m’avoir. Je les avale, leurs saletés de pilules. Avec un fond d’eau… heureusement que c’est pas assez de poison pour me tuer !

Je suis toujours là. Ils m’auront pas.

Ils ont déjà eu ma petite-fille.

C’est dommage. Je l’aimais bien, ma petite-fille. Quand elle venait, elle me prenait dans ses bras. Je ne faisais plus que la moitié d’elle. Puis elle me massait. J’aimais bien ça.

Enfin, j’aimais bien jusqu’à ce que les Autres disent au micro qu’on ne pouvait pas masser dans les chambres.

Alors je lui disais d’arrêter. Tout de suite ! Pour ne pas qu’elle aussi, elle ait des problèmes avec les Autres.

Moi, je m’en fous.

J’ai pas peur.

Ils peuvent venir. Les Autres.

Ils veulent que je reste ici. Ils ne veulent pas que je sorte.

J’aime pas, ici.

C’est moche. C’est triste.On peut pas ouvrir la fenêtre.

Puis y’a une autre dame dans la pièce, que je ne connais pas.

Elle dort tout le temps.

Puis quand elle ne dort pas. Elle crache.

Des glaires. C’est dégueulasse…

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