« J’aurais voulu mourir avant »

Le petit bout de femme qui crapahute, là-bas, avec 2 jambes de chair et 2 de métal, c’est elle.

Encore plus minuscule qu’avant. Voûtée. Les pieds à 12h10. A 12h15, même.

Vue du fond du couloir, elle a l’air d’aller plutôt bien. Mais quelques minutes à l’observer, là, depuis la sortie des ascenseurs, et tu comprends, aux rythmes changeants de sa marche, qu’un moment sur deux, elle se demande ce qu’elle fout là et pourquoi elle est dans le couloir.

Elle fait volte-face aussi brutalement qu’elle ne s’était arrêtée l’instant d’avant. Marche vers toi.

Tu souris et tu t’avances. Ses yeux vitreux ne te voient même pas. Pas avant que tu sois tout près, qu’elle sente, devine ta présence plutôt qu’elle ne la visualise.

Tu lui dis bonjour et à son mouvement de recul, tu sais qu’elle ne t’a pas reconnue. Ni ta silhouette, ni ta voix, ni ton odeur. Rien qui la raccroche à ce passé commun pourtant aussi gros qu’un bottin. Elle répond un bonjour qui veut dire « dégage! », tu l’embrasses quand même. Ca l’interpelle. Une connexion se fait quelque part dans les brumes de son cerveau pour dire que cette manifestation de familiarité doit signifier que vous vous connaissez. Puis ça tilte. Elle est dévastée par la conscience soudaine qu’elle n’a pas reconnu sa petite-fille.

Certes, elle te croyait morte après la fois où tu avais bu l’eau qu’elle jurait empoisonnée. Mais quand même.

Tu la raccompagnes dans la chambre. Elle a l’air épuisée par ces quelques pas, cet effort surhumain pour marcher quand même, diriger cette tribune à roulettes qui lui a déjà coûté une chute mémorable, dans ce même couloir.

Elle demande où elle est. Si c’est le home. Parce qu’elle ne veut plus rester ici.

Mais c’est pas le home : c’est encore l’hôpital. Y’a pas de place, dans les homes alentours. C’est pire que pour mettre un bébé à la crèche, la file d’attente… D’autant qu’elle n’a jamais prétendu effectuer une préinscription en bonne et due forme. La voilà à la rue, en quelque sorte. Puisqu’elle n’est plus apte à réintégrer sa maison toute seule.

Mais ça, elle, elle ne l’a pas vraiment compris.

Elle dit que si ici c’est l’hôpital, elle veut aller au home. Parce qu’ici ils sont méchants. Tu souris à la perception subjective des choses parce que, d’après ce que tu as déjà pu voir par toi-même et ce que le personnel infirmier a raconté, c’est plutôt le contraire. « Tatie Danielle » n’est pas facile facile…

Et tu lui répètes qu’après sa chute et ce qui est cassé, il faut qu’elle reste là le temps qu’elle se répare. Elle a l’air présente, écoute. Propose un retour momentané chez elle le temps qu’une place se libère, en home. Tu prends une grande inspiration, un air contrit malgré toi, et profite de son moment de conscience pour lui expliquer qu’elle n’a plus toute sa tête, qu’elle n’est plus avec nous tout le temps, qu’elle part parfois dans son monde.

Elle t’ouvre de grands yeux effrayés puis tu sens la résignation arriver. Elle se met la main devant les yeux et murmure « mais qu’est-ce qui m’arrive? ». Tu lui expliques ses absences, les voix, ces « Autres » qui lui parleraient et lui racontent des choses qui lui font peur, ces Autres, fantômes du passé qu’elle ne doit pas écouter.

« J’aurais voulu mourir avant ».

C’est la dernière chose qu’elle te dira, ce jour-là, avant de retourner dans ses limbes, le regard perdu vers un horizon qui dépasse largement les murs de la chambre.

Et tu comprends. Impuissante.

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