« On n’a pas deux fois l’occasion de faire une bonne première impression » – 2

La Clinique se dresse devant nous. Froide. Immense. Une véritable ville dans la ville. Pour des provinciaux comme nous, habitués à l’hôpital du coin, c’est vraiment très impressionnant. Et déstabilisant.

Et on n’a pas fini de rigoler. Après l’accueil, où l’on doit prendre un ticket comme à la boucherie, et une fois munis de notre carte magnétique, la parcours du combattant commence. Trouver les ascenseurs – non pas ceux-ci, ils ne font que monter, or pour les consultations il faut descendre, prenez ceux-là, là-bas – et éviter le nombre incalculable de gens qui se trouvent en cet endroit au même moment et semblent avancer à l’aveugle, sans aucun intérêt pour les autres. Puis, une fois arrivé au bon étage, se repérer dans le dédales de couloirs, marcher avec Papa qui peine mais refuse obstinément de monter en fauteuil roulant, se tromper, faire demi tour, demander,… On avait prévu un quart d’heure de marge, on l’a consommé en cheminements internes.

Une fois au bon endroit, on est accueilli par la coordinatrice. Qui s’excuse de devoir nous faire attendre mais, comme on nous l’avait dit, le Professeur nous prend entre deux RDV et, donc, il aura du retard.

On nous laisse seuls dans le cabinet de consultation.

Je suis déçue.

Il ressemble à tous les cabinets de consultation.

Je m’attendais à… je ne sais pas bien à quoi. Une clinique universitaire reste une clinique. Où chaque parcelle d’espace vaut son pesant d’or, où chaque denier est compté. Donc, c’est couleur crème comme partout, exigu comme partout.

Personne ne pipe mot. L’anxiété est tangible. Epaisse. Sourde. On ne sait quoi faire pour occuper nos yeux, nos mains.

Bon, on a bien tous repéré le rapport posé sur le bureau, en face de nous.

Mais on ne peut quand même pas le lire : c’est pas bien. Et parfois, mieux vaut ne pas savoir.

Mais quand même… c’est tentant.

Bon, c’est pas bien. Et puis si le Professeur arrivait…

Je relève le nez du document et croise deux autres paires d’yeux qui le fixent.

On a tous les trois envie de savoir.

Aucun d’entre nous n’ose franchir l’interdit…

Les secondes paraissent des heures.

Je me tourne un peu… Et si j’arrivais à lire à l’envers ?

A travers la chemise de plastique, avec le reflet, c’est compliqué. Je parviens quand même à déchiffrer les premières phrases.

Mais évidemment, les conclusions sont sur la page du dessous…

La porte s’ouvre, enfin. Mais ça n’est pas encore le Professeur. C’est une jolie doctoresse. Qui fait la gueule.

Stress ? Contrariété ? Soucis personnels ? Toujours est-il qu’on sent bien que c’est pas le moment de plaisanter. Et, comble de son malheur, l’ordinateur fait des siennes : impossible de lire le CD de radios gravés par notre hôpital régional à destination de l’équipe bruxelloise.

Elle marmonne, clique frénétiquement, râle, ouvre et ferme brutalement le lecteur… Rien à faire. Tout en se levant, elle explique qu’elle va aller essayer de le lire dans la pièce d’à côté et disparaît.

Le temps s’égraine à nouveau, interminable. Elle revient, fait un topo de la situation, conforme à ce que j’ai vu écrit. Elle semble plus sereine.Elle sourit, même.

Voilà. Elle nous laisse, le professeur va arriver.

On ne sait toujours pas s’il dira oui ou non. Si Papa va mourir ou si on lui donnera une chance de s’en sortir.

L’heure la plus longue du monde. On l’aura traversé à trois, sans se parler et sans se regarder, la peur au ventre.

Le professeur arrive enfin. En blouse blanche. Pas en toge. Et il ne baisse ni ne lève le pouce, il nous parle, normalement.

Il re résume la situation. Je vais mourir d’un infarctus avant de connaître la fin de l’histoire.

Il referme le dossier et je me dis que c’est cuit. Que c’était trop tard. Que c’est comme ça, on n’y peut rien. Qu’il va falloir affronter…

Quoi ????

Le Professeur a dit « voilà, et bien on va opérer alors ». Puis, se tournant vers moi alors qu’il est déjà debout et en train de nous serrer la main, il ajoute : « et vous avez proposé d’être donneuse, n’est-ce pas ? Eh bien on va faire comme ça ».

Tout simplement. Comme il m’aurait donné sa liste de courses pour le marché.

C’est pas fini. Tout n’est pas perdu. La vie peut encore gagner. C’est le moment de resserrer les rangs et de rester soudés.

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