Comme un Lego

Chacun est au fond de son lit, dans cette chambre double où l’on nous a mis ensemble « pour plus de convivialité ».

Y’en n’a pas un qui moufte.

Le grand jour est pour demain.

Et, chacun de notre coté, nous devons avoir les mêmes peurs, la même angoisse dévoreuse de tripes, la même conscience du risque que, peut-être, l’un de nous deux, ne se verra le jour se lever sur le parking de la Clinique, après-demain. Que le lit d’à côté sera vide. Que tout sera fini.

On regarde le JT, sur la télévision fixée quasi au plafond, au milieu de la pièce. Tous les malheurs du monde défilent en images, comme chaque soir. Mais aujourd’hui, notre empathie a dû restée coincée dans le sas d’entrée : rien ne nous touche. On s’en fout, des guerres, des fermetures d’entreprises, des raz-de-marée sur une côte paradisiaque, du travail des enfants dans les pays en développement, des accidentés de la route… ah, ahem…sauf s’il y a un… non, rien.

Rien ne vient briser le silence de la chambre hormis la voix de la présentatrice et le ronron du moteur du matelas d’eau.

Rien, jusqu’à l’info de fin de journal.

Alain Bashung est mort.

Bashung… mon idole. Poète, rebelle, écorché vif.

Bashung… né en 1946 ; Papa en 1947. Enfant à l’univers affectif fragile, hostile. Homme artiste en quête de reconnaissance, d’amour. Atteint d’un cancer… Et qui meurt la veille de notre opération. Tant de similitudes…

Alors, la voix de Papa brise le silence. « C’est pas vrai… ?! »

Puis la chape s’abat à nouveau sur nous. Chacun retourne à ses pensées, ses images.

Je revois mon idole sur la scène de l’AB, quelques mois plus tôt. Son dernier concert en Belgique. Définitivement. J’y étais, seule. Et d’emblée, cette moitié d’homme caché sous son chapeau, ses lunettes, et perdu dans une veste trop grande, m’avait touchée en plein coeur. Je savais que ça serait la dernière fois que je le verrais. On le savait tous, dans cette salle bondée mais aussi étrangement silencieuse que Papa et moi ce soir. C’est impressionnant, près de 2.000 personnes qui se taisent. Un torrent de respect envers l’artiste. Cet artiste qui, malgré sa silhouette d’albatros sur le pont d’un bateau et le crabe dans ses poumons, n’avait rien perdu en puissance vocale. J’avais chanté et pleuré tout le concert.

Ce soir, je chante et pleure à nouveau. Doucement, pour ne rie en montrer à Papa. Et m’endors en fredonnant « Comme un Lego ».

« C’est un grand terrain de nulle part
Avec de belles poignées d’argent
La lunette d’un microscope
Et tous ce petits êtres qui courent

Car chacun vaque à son destin
Petits ou grands
Comme durant des siècles égyptiens
Péniblement

A porter mille fois son point sur le i
Sous la chaleur et sous le vent
Dans le soleil ou dans la nuit
Voyez-vous ces êtres vivants?
Voyez-vous ces êtres vivants?
Voyez-vous ces êtres vivants?

Quelqu’un a inventé ce jeu
Terrible, cruel, captivant
Les maisons, les lacs, les continents
Comme un lego avec du vent

La faiblesse des tout-puissants
Comme un lego avec du sang
La force décuplée des perdants
Comme un lego avec des dents
Comme un lego avec des mains
Comme un lego

Voyez-vous tous ces humains?
Danser ensemble à se donner la main
S’embrasser dans le noir à cheveux blonds
A ne pas voir demain comme ils seront

Car si la terre est ronde
Et qu’ils s’y agrippent
Au delà c’est le vide
Assis devant le restant d’une portion de frites
Noir sidéral et quelques plats d’amibes

Les capitales sont toutes les mêmes devenues
Aux facettes d’un même miroir
Vêtues d’acier, vêtues de noir
Comme un lego mais sans mémoire
Comme un lego mais sans mémoire
Comme un lego mais sans mémoire

Les capitales sont toutes les mêmes devenues
Aux facettes d’un même miroir
Vêtues d’acier, vêtues de noir
Comme un lego mais sans mémoire
Comme un lego mais sans mémoire
Comme un lego mais sans mémoire

Pourquoi ne me réponds-tu jamais?
Sous ce manguier de plus de dix mille pages
A te balancer dans cette cage

A voir le monde de si haut
Comme un damier, comme un lego
Comme un imputrescible lego
Comme un insecte mais sur le dos »
.

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