Deux vivants, sinon rien

Elle est assise face à moi et, après avoir tant remué sur le bord du fauteuil qu’il y aurait pu avoir un trou, elle parle enfin.

Elle ne veut pas.

Elle sait bien que ça ne me fera pas changer d’avis, elle me connaît. « La même tête de bois que ton père ».

Mais elle veut, elle a besoin, de me le dire quand même.

Maman ne veut pas que j’y aille.

Elle ne veut pas que je donne ce bout de foie.

Elle ne peut pas imaginer qu’on ampute la chair de sa chair. Que je courre le risque d’y rester.

Bien sûr, elle ne veut pas que Papa meure, non plus.

Mais voilà. Il est malade. Il a déjà vécu. Moi, j’ai encore tant de choses à connaître… L’amour, qui semble-t-il m’a oubliée le jour de la distribution, la maternité, qui jusqu’ici ne m’a pas tentée mais ça peut encore venir, une maison terminée où il fait bon vivre, des voyages qui nourrissent ma curiosité et ma soif de savoir où et qui je suis dans le monde… La maturité. La vieillesse. Tout simplement.

Pour lui, on peut encore envisager l’attente d’un don traditionnel. Sans toucher à moi.

Elle, elle peut envisager sa mort à lui. Même si c’est un déchirement sans nom et qu’elle ne se voit pas lui survivre, qu’il manquerait tout sens à sa vie. Parce que c’est dans l’ordre des choses. A cet âge. Avec cette maladie qu’on a vu avancer et qui nous a permis de nous préparer, tant que faire se peut.

Mais elle ne peut même pas imaginer ma mort à moi.

« Tu comprends? J’en n’aurai pas un, mais deux, sur la table d’opération… Qu’est-ce qui va me rester, si vous partez tous les deux ? »

Elle pleure.

Je pleure.

On  se tient les mains.

Evidemment, je comprends.

C’est vrai que, jusqu’ici, elle est restée un peu à l’écart de ce tsunami familial. En apparence. Papa, malade et centre de tous les intérêts ; moi, brassant de l’air et ayant l’impression de participer au combat en payant de ma personne. Et elle, au milieu de la partie, à regarder les pions tomber et se relever, sans pouvoir jouer. Comme derrière une vitre. Spectatrice impuissante.

Un rôle vraiment pas facile, auquel je reconnais sans peine préférer le mien.

J’essaie de la rassurer, en me rendant bien compte du vide de mes propos : je n’en sais pas plus qu’elle sur ce qui va se passer.

Juste : je n’ai pas peur.

Je ne sais pas pourquoi. C’est tout à fait irrationnel. Mais évident. Cette impression que tout va bien se passer…

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