Rendez-vous de l’autre côté

Au moment où la porte s’ouvre, ce matin-là, je crois que nos coeurs manquent d’exploser. Il est 8h. La vie appartient à ceux qui se lèvent tôt, et la journée sera longue, sur la table d’opération : 6h pour moi ; 8h pour Papa.

Quand on se trouve au bord du ravin avec la forêt en feu derrière soi, on sait qu’on ne peut que sauter. Las, ça n’est pas pour autant qu’on est sûr d’atteindre l’autre pan de la falaise… On n’a donc plus, mais alors plus DU TOUT envie d’y aller.

Mais on fait semblant. De concert. L’air détaché, genre « même pas peur ». Pour rassurer l’autre.

J’accompagne le lit de Papa aux deux tiers du couloir, on plaisante, on fait les malins. Pourtant, lui comme moi, on sait.

Il part avant moi.

« On va d’abord l’ouvrir lui pour  vérifier qu’il n’y a pas quelque chose qu’on n’aurait pas vu sur les images. Pour ne pas vous ouvrir pour rien. ».

Une froide logique qui glace : il pourrait donc encore y avoir un obstacle à la greffe à ce stade-ci ? Après toutes les étapes franchies ? C’est désespérant.

J’ai un mal fou à lui lâcher la main et à quitter son lit des yeux. Il disparait cependant, avalé par l’ascenseur.

Je retourne dans la chambre en traînant les pieds. Je me demande évidemment si c’était la dernière fois que je le voyais… On me donne un calmant pour que je me décontracte.

Quand la porte s’ouvre à nouveau, je sursaute. Comme je ne prends jamais de médicament, la petite pilule rose m’a complètement assommée. Je dormais à poings fermés. Il est près de midi…

Mon tour est venu. L’équipe se confond en excuses, pour le retard. En effet, le temps de nettoyer sa cage thoracique,… Mais tout est ok et on peut descendre.J’ai des images de poitrail paternel ouvert sur une espèce de matrice Alien où un mini-Professeur et une mini-assistante s’engouffrent, afin de retrouver le cocon gluant et suintant dans lequel je suis retenue prisonnière.  C’est quand même fort, ces pilules rose… J’ai le coeur au bord des lèvres.

Mon lit, ma charlotte verte et moi sommes stationnés quelques minutes à l’entrée de la salle d’op’. Il fait froid. Il y a une circulation de fou, dans les couloirs. Des hommes verts, des lits… Je voudrais qu’on y aille, à présent. Qu’on en finisse avec cette histoire. Qu’on en connaisse la fin.

Ca y est, on m’emmène. Je veux plus y aller.

Comment ça, je change tout le temps d’avis ?!

Je sais.

Enfin, je sais que je ne sais plus, qu’à l’intérieur de mon corps, c’est la panique.

Qu’on m’endorme enfin, que je puisse arrêter quelques heures de porter cette histoire et être un peu démissionnaire ! La félicité du néant…

L’équipe est sympa. On m’explique bien ce qui va se passer. On va m’appliquer le masque sur le visage et je vais m’endormir dans quelques minutes. Je ne dois pas lutter. Papa est en face. Je peux regarder. Je ne suis pas sûre d’en avoir envie. Pourtant, je me suis déjà redressée, pour voir. Fichue curiosité… Je n’aperçois par le hublot que des charlottes vertes semblables à la mienne, qui s’agitent. Et c’est très bien comme ça.

L’anesthésiant ne tarde pas à me faire de l’effet. Je vois tournoyer les lampes installées au-dessus de ma tête, je me sens partir… Alea jacta est. Rendez-vous de l’autre côté…

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