Contact

Puisque je progresse pas mal en randonnée, mes cheveux propres, ma robe de nuit d’allaitement, mes pantoufles fluffy, mon drain, ma poche à urine et moi, on a décidé de descendre voir Papa aux soins intensifs.

C’est marrant : tout le monde s’écarte pour me laisser passer.

Il y a tellement de monde qu’on doit faire la file. Limite on nous donnerait un ticket, comme à la boucherie. On trompe l’attente en se pliant au rituel du lavage des mains au désinfectant.

Si Papa ne va pas techniquement mal – son état est stationnaire et le pronostic vital ne fait pas question – il ne va pas bien non plus. Dans les 36-38 kg qu’il lui restait au moment de l’opération, il n’y avait que peu de muscles. Pas assez, notamment, pour soulever sa cage thoracique et lui permettre de respirer seul.

Cercle vicieux simple mais préoccupant : si on le désintube, il s’épuise ; si on le garde intubé, ses muscles ne travaillent pas…

Du fond de son coma, je ne sais s’il me voit, ni même s’il m’entend ou sent ma présence.

Dans le doute, j’évite de dire des conneries et de faire de l’humour foireux.

Pour autant, je ne me tais pas. Je lui parle, au contraire. Doucement. Je ne lui raconte rien d’intéressant, je passe sur ce que j’ai pu voir sur la chaîne de l’hôpital et sur l’état de mes compagnons de couloir. Je lui relate mes progrès, histoire de lui donner envie de se lever et de marcher lui aussi.

Puis, quand je suis à court de sujets, soit je lui lis des passages de bouquins, soit je lui plante mon lecteur MP3 dans les oreilles. C’est toute la musique que j’aime. Celle qu’on partage, celle qui vient du blues.

Je le masse, aussi. D’abord parce qu’il est tout sec et qu’un peu de crème pour le corps ne lui fait pas de mal. Puis parce que j’ai lu ou entendu je-ne-sais-où à propos des malades Alzheimer que lorsque la communication humaine, faite de mots, ne passe plus, seul le contact, le toucher, les rassure.

Au bout de quelques jours, les plus beaux bébés de pub ont l’air de vieux parchemins à côté de lui et de sa peau parfaitement nourrie.

Plus tard, il me dira qu’il se souvient. De tous les mots. De la musique. Et de mes mains sur ses jambes et ses bras. L’affection qu’on lance, même désespérément, telle une bouteille à la mer, n’est jamais perdue.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s