His name is Pratt. Jackson Pratt

Ca fait un moment déjà, depuis la veille, en fait, que le manège a commencé.

Toutes les infirmières en service en ont parlé, les unes après les autres.

Oh, elles n’ont pas abordé le sujet directement. Elles ont d’abord pris de mes nouvelles, discuté de l’évolution tant de Papa que de moi, plaisanté…

Et, si elles sont toutes différentes, à un moment, elles ont toutes agi de la même manière.

Chacune s’est mise à tournicoter autour de moi. En silence. Le front plissé. Le sourcil froncé. Puis, dans un soupir, elles ont prononcé cette même phrase : « hum, ‘faudra quand même penser à enlever le Jackson Pratt ».

J’ai opiné du chef. Sans poser de question.

J’ai senti intuitivement que c’était pas bon.

La dernière infirmière, elle est plus téméraire que les autres. Après avoir tournicoté et soupiré, elle me dit : « Bon, personne ne l’a fait : je vais l’enlever, moi, le Jackson Pratt ».

Je murmure « ok » en coulissant machinalement sous les couvertures.

Et demande quand même quel est le problème, avec ce Jack… machin, là.

Il y a que c’est un drain. Soit un tuyau à trous chargé de récolter le surplus de liquide que je fabrique depuis l’opération, en réaction. Un tuyau qui me traverse presque le ventre. Il sort d’un côté.

Ca, je le vois bien : je me traîne le bout qui dépasse et la poche de stockage depuis près de cinq jours !

Le problème, c’est que si ce qui dépasse est rond, la partie intérieure, elle, est plate.

Et, donc, plus large que le bout rond.

Plus large que le trou dans ma chair qui laisse sortir le bout rond.

Je commence à comprendre…

Mais ça n’est pas tout : mon corps a commencé à se reconstituer, à l’intérieur. Ce faisant, il s’est accroché au drain…

Stop.

Je ne veux pas qu’on y touche. On va le laisser là, le Jackson Pratt. Il ne me gêne pas. Non non, pas du tout. On n’a qu’à couper au bord.

L’infirmière rit et m’assure que ça ne marche pas comme ça.

Va falloir y passer.

Elle a sa technique : « Vous inspirez. Je compte jusqu’à 3 avant de tirer et quand je dis 3, vous expirez très fort ».

Elle attrape le drain d’une main et pose l’autre main sur mon ventre. Elle compte… oh oh oh, pas déjà : je ne suis pas prête…

« Troooooooooooooois ». J’espire, elle tire.

Ca déchire, ça brûle… c’est… c’est HORRIBLE !!!!

J’ai arrêté d’expirer.

Bêtement. De surprise.

Il faut recommencer, le truc est à peine sorti.

« 1, 2, 3…. » J’expire et sent sortir, en même temps que le drain, mes intestins, mon estomac, et au moins un de mes deux poumons, accrochés au tuyau.

Le supplice n’en finit pas : il fait au moins 20m, ce machin !!!

Les larmes ruissellent le long de mes joues. Je ne suis pas morte dur la table d’opération. Je vais mourir maintenant.

Ma douloureuse agonie est interrompue par un victorieux « ça y est ! »

L’infirmière tient, triomphante, le tuyau ignoble, comme un pêcheur brandit un brochet.

Pourtant, j’ai l’impression qu’on m’arrache toujours les entrailles, l’incendie se poursuit.

Il va falloir une bonne heure, un Dafalgan et un épisode entier de l’inspecteur Barnaby pour m’apaiser. J’ai une pensée émue pour Zouzou-le-mouton, mon doudou d’enfance. Je ne sais plus dans quel carton il est rangé ni depuis combien de temps mais j’ai envie de le serrer très très fort. Là, tout de suite.

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