Manque de veine

Aujourd’hui est un grand jour.

Le « bardafff » matinal est peut-être le dernier.

Le Professeur a demandé pour moi  « l’IRM de sortie ». Si tout va bien, je me tire d’ici.

De cette chambre trop grande où nous aurions dû être deux mais où Papa n’est jamais arrivé, calé qu’il est aux soins intensifs.

Je me réjouis à la perspective de retrouver mes chats.

Mon sofa. Mon plaid. Ma baignoire.

Ma garde-robe. Mon mug. Mes livres. Ma musique. Mon jardin.

Ma vie, quoi.

Comme ça n’était pas initialement prévu, je serai la dernière de la journée à passer dans l’effrayante machine.

On me demande si je pense pouvoir me rendre à l’étage des examens ou si je souhaite qu’un bénévole m’y emmène en fauteuil roulant. Depuis le temps que je crapahute dans les couloirs, je maîtrise de mieux en mieux la technique des petits pas et le slalom entre chariots médicaux et patients en randonnée. Je n’ai même presque plus le dos courbé. Ca devrait aller.

Le moment venu, je descends donc, toute seule, comme une grande.

L’infirmière qui me prend en charge a la même tronche que mon ex belle-mère. Ca part mal. Elle a la même voix, aussi. Pourvu qu’elle ait un degré d’intelligence supérieur…

Elle me fait asseoir pour m’installer la perf’ contenant le produit de contraste. Elle désinfecte, tapote, se plaint du fait que le creux de mon bras est criblé de trous et, finalement, se rend compte que mes veines roulent. Elle pique et hop : à côté.

Elle recommence : encore raté. Elle insiste. s’étonne. Geint.

Et moi, j’ai mal.

Elle assure que ça ne lui arrive jamais. Que c’est de la faute de mes veines facétieuses. Ou du trop mauvais état de mon bras après dix jours de prises de sang intensives. Elle veut essayer l’autre bras.

Je proteste. Je voudrais garder intact ce magnifique bras gauche parce que j’en aurai bien besoin, une fois seule à la maison. Déjà que j’ai accepté ce matin que la s’attaque à celui-là…

Elle triture encore un peu le bras originel. De douleur lasse, j’abdique et l’autorise à passer à l’autre.

Même cinéma : impossible de choper une veine.

Elle appelle un collègue à la rescousse. Il râle, se plaint, soupire tout pareil. Chacun s’affaire sur un bras. Ils sont quasiment couchés dessus. Et moi je suis là, au milieu, à attendre que ça passe.

Le collègue se défile : il a autre chose à faire. Il me laisse en tête-à-tête avec Madame Foldingue. Qui aperçoit le petit point rouge laissé par la prise de sang du matin. Et me dit qu’elle va repiquer là.

Elle a des lunettes. Pourtant, elle pique un bon deux cm en dessous.

Le sang gicle comme d’un geyser. Très haut. Très fort. Elle lâche mon bras et s’exclame « oh, c’est l’artère ! » Je me retiens d’exiger sur le champ qu’elle me montre son diplôme. Une attestation. N’importe quoi qui me rassure dans le fait qu’elle est réellement infirmière.

L’oxygène me manque. L’exaspération, la douleur, l’angoisse, vont avoir raison de moi : je suis proche de la syncope.

Je me surprends à crier : « Maintenant, ça suffit : stop !!! Je n’en peux plus, on arrête les frais. Laissez-moi. Je m’en vais ».

De stupeur, elle fait un pas en arrière. Je ne sais plus comment je m’appelle. On me fait un garrot et un pansement, on m’amène dans l’appareil. Je suis incapable de me souvenir si, au final, j’ai la perf ou non.

Le préposé à la machine n’est pas plus sympathique que ses acolytes. Il me fait bien sentir que ça l’emmerde, de me faire passer l’examen, parce que normalement il avait fini sa journée.

Me trouvant mal positionnée, il vient me déplacer. Sans sommation, d’un coup d’un seul, il soulève mes jambes à 90 degrés. Chose que l’on ma strictement interdit de faire. Je retiens un cri : mes abdos récemment incisés n’ont pas aimé du tout.

L’examen commence. Le type m’engueule presque parce que, le souffle coupé encore par la douleur, je n’arrive pas à contrôler ma respiration comme il me le demande.

Il a de la chance que je sois affaiblie. Sinon, je lui en collerais volontiers une. Je me sens l’âme d’une tortue sur le dos : fragile et sans défense.

Dès l’examen terminé, il vient me récupérer, sans me laisser le temps de me relever seule. Il doit avoir un rencard, pour être pressé ainsi ! Il me soulève sans ménagement et me balance sur ses épaules comme un sac à patates. Je réprime difficilement l’envie de lui mordre l’oreille et de lui lacérer le dos. Plus vite je sors d’ici, plus vite je serai débarrassée de lui.

Je titube vers la sortie, quand j’entends dans mon dos, depuis un local de lecture des images : « Haaaaaan, mais c’est dingue ! On dirait un pouple. Je n’ai jamais vu une chose pareille ! »

Bien sûr, je sais qu’il ne s’agit pas de moi. Je n’ai pas de tumeur au cerveau. Mais quand même, ça me heurte. Je suis compassion pour cette personne dans le scan, que je n’ai pas vue et que j’aurai donc manifestement peu de chances de croiser…

Je fuis ce lieu hostile aussi vite que me le permettent mes jambes, coupées par l’expérience, en m’accrochant à tout ce que je peux. J’ai une pensée émue pour le bénévole qui aurait pu me véhiculer en fauteuil roulant et maudit mon optimisme délirant quant à ma capacité à maîtriser la situation.

C’est officiel : aujourd’hui, ça n’est vraiment pas mon jour !

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s