L’ombre et la lumière

J’arrive comme une fleur jusqu’en ville et m’en réjouis mais, évidemment, c’était compter sans l’impressionnant dispositif de sécurité, qui m’oblige à effectuer une promenade de santé de quelque 20 minutes pour rallier le stade et terrasse mon brushing.

Je souris. Je frise mais je m’en fous :ils ne me verront pas… enfin sauf le commentateur et les accompagnateurs. Oui, ça fait quand même du monde. Je tire un peu sur les mèches de devant, comme si ça pouvait rattraper le coup…. l’espoir fait vivre.

« Rendez-vous sous l’arbre ».

Là où je suis, j’en vois 20… Evidemment, je ne suis pas au bon endroit. Je crapahute autour de l’enceinte. Je ne suis plus à quelques pas près.

Je retrouve le petit groupe sous le seul arbre encore debout, entouré de baraques à frites et autres échoppes à bière.

On me présente.

Et je me sens courge.

Parce que je ne sais pas comment m’y prendre pour leur dire bonjour. Gauchement, je pose d’abord une main sur leur épaule avant de leur planter un baiser sur la joue, histoire de ne pas les surprendre. Ca a l’air de marcher.

Je me rends compte que je n’ai pas la moindre idée de ce qu’ils perçoivent.

Certes, ils ne voient pas à proprement parler. Mais justement, alors, que voient-ils? Que ressentent-ils ?

« Oh, vous avez un joli parfum ! »

Alors ça, ça fait plaisir !

Si l’on ne comptabilise pas la réflexion semblable de la femme de charge du bureau, datant de la semaine dernière, ça doit bien faire deux ans que l’on ne m’avait pas complimentée sur mon Dahlia Noir. C’est bon, de susciter l’intérêt d’un homme pour autre chose que le physique. C’est reposant et intriguant à la fois. Il est bien plus jeune que moi. Je me demande quel âge il me donne…

Je le regarde. Il me sourit, le visage tourné vers moi. Je jurerais qu’il me voit.

Me localise-t-il grâce au seul parfum ? Ressent-il ma présence ? Ou se repère-t-il au son de ma voix alors que je le remercie ?

A moins que ce ne soit à mon rire… Oui oui, je sais, je sais, j’ai un rire bien à moi. Et je ne manquerai pas de le faire entendre, ce soir : comme souvent, les gens ayant traversé une épreuve ou souffrant d’une déficience ont un humour, une faculté de  recul et une capacité d’autodérision impressionnantes.

On plaisante, ils me chambrent… il semble que je sois adoptée. Un chewing gum est jeté mais l’on prend garde à ce qu’il ne soit pas picoré par les oiseaux… Je me sens en bonne compagnie.

Ca se bouscule autour de nous, on se presse… Le match va commencer. Nous prenons congé de la petite troupe après avoir vérifié que tout le monde a bien son casque et nous dirigeons vers le lieu de transmission.

Une valise magique, 2 casques à micros, des gants parce qu’à rester sans bouger 90 minutes durant sur un siège en plastic froid glace le sang jusqu’aux extrémités, et nous voilà prêts. Les hostilités peuvent commencer.

Je ne crois pas si bien dire… Les fumigènes et autres pétards volent. Les hommes sont de grands enfants.

L’audiodescription commence dès ce moment. Dès les prémisses du match. Par une description des coulisses : les supporters, leurs tifos et leur endurance au froid proportionnel à leur tour de taille ; la mascotte ; les objets publicitaires mégalos des gros sponsors ; les premiers joueurs sur le terrain. Un véritable décor est planté pour donner corps aux sons hétéroclites qui fusent de toutes parts et doivent être difficiles à décoder en temps réel.

Un tour à la composition des équipes, un petit résumé des épisodes précédents : ça, c’est comme à la TV.

Le coup d’envoi est lancé. Le terrain, quadrillé en 4 zones par convention pour plus de facilité. Des passes, des échanges, des récupérations, oh, un tacle !! Coup de coin, coup franc… Mais aussi coiffures des joueurs, pansements ridicules après un choc sur le terrain… et jolies demoiselles qui passent à proximité dans les gradins. Tout est décrit.

Trois jeunes femmes, une blonde, une rousse, une brune… Savent-ils ce que cela signifie? Oui, sans doute. Mais qu’est-ce que cela signifie, pour eux ? Lesquels ont vu avant de plonger dans le noir, et connaissent la blondeur ou la rousseur, la douceur, l’effet aérien d’une chevelure dans le vent ? Que comprennent les autres de ce qu’est une couleur ? Cela les renvoient-ils à une texture, une odeur, une sensation ?

Même chose pour le ballon, le terrain, les joueurs, le stade. Que ressentent ceux qui n’ont jamais vu et ne peuvent pas même se raccrocher à un souvenir objectif ? Qu’est-ce que l’objectivité, d’ailleurs ? Sont-ce les voyants qui voient juste ? Les représentations du monde sont-elles moins justes quand on ne voit pas ? Ou seulement différentes ?

Un but inattendu me tire de ma réflexion. C’est la liesse. Enfin, pour une partie du public. L’autre fait la gueule. Ca aussi, c’est décrit. Avec humour, toujours. Pour un peu, emporté qu’on est par l’ambiance, on baisserait bien le micro pour y aller de son petit commentaire aussi. D’autant que notre public se déclare demandeur d’une voix féminine. Mais on mord sur sa langue et on laisse faire le pro. Pas de freestyle. Surtout, pas de freestyle.

Et un, et deux, et trois… Bon, deux d’un côté et un de l’autre. Zéro faute pour ce match intéressant et rythmé.

Si l’expérience amène à des questions essentielles et existentielles, la légèreté du ton et la joie qui transpire de cet échange entre voyants et non-voyants prévient toute mélancolie. Tout le monde est là pour une même chose : prendre du plaisir. Passer un bon moment. Partager.

Jamais 90 minutes n’auront passé aussi vite et jamais je ne me serais tant passionnée pour un match. Un beau match, il est vrai. Et où j’ai tout compris, puisque la précision des commentaires a également éclairé ma lanterne sur ce qui se passait sur le terrain.

On évite les quelques échauffourées de fin de match, on se retrouve devant le même arbre, on récupère les casques et on échange ses impressions. C’est l’évidence : ils ont vu le match. Ils sont tout enthousiastes, tout excités, encore sous le coup de l’émotion du match. C’est juste… beau. Comme ces petites choses simples qui peuvent tout changer.

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