Rongé de l’intérieur

« Bah, j’ai 69 ans, presque 70… de toute façon, on ne va plus vivre cent ans, hein… »

Calme.

Résigné.

Comment fait-on, pour le prendre comme ça ???

Est-il seulement possible de s’habituer à l’idée ? A mesure que l’on souffre, à mesure que l’on morfle, à mesure que les nuits passent… parce qu’on ne peut rester des années sans dormir, qu’elles ne peuvent pas toutes être blanches, ces nuits, avant que ne tombe le rideau noir ?

Comment fait-on, pour vivre avec ça ?

Avec une conscience si forte que l’on va mourir. Que c’est inéluctable. Que l’échéance est à la porte.

Avec ces gifles verbales que les médecins assènent. Parce que c’est comme ça. Que c’est leur métier. Qu’ils font ça toute la journée. Que « ça ne sert à rien de mentir ».

Avec la souffrance. Les épreuves. La chair rongée. Les os cassés. Tomber. Se relever. Et retomber.

Comment fait-on, pour continuer à vivre, avec cet alien malfaisant qui grandit à l’intérieur de soi. Qui nous mange. Qui se sert de notre énergie pour se déployer et sucer jusqu’à la dernière goutte notre substantifique moelle?

Pour profiter encore de la vie. Pour rire. Sourire. Se réjouir de ce que sera demain.

Et mentir à sa fille au téléphone…

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Le premier jour du reste de nos vies

Ca sent bon l’herbe coupée.

C’est l’été, déjà.

Le soleil crépusculaire darde ses rayons encore chauds sur nos bras nus.

Un coca pour lui ; un thé, pour moi.

On sirote paisiblement, installé sur la terrasse de la maison familiale.

« On est bien, hein? »

« Oui. On est très bien. Même… même si c’est pour un an ou deux, c’est toujours ça… »

Je me retourne brusquement.

« Pardon? Ah non hein ! Moi, j’ai misé sur la vie ; investi sur le long terme. Tu ne crois quand même pas que j’ai fait tout ça pour un ou deux an(s) ? »

Une banane gigantesque lui traverse le visage, ses yeux brillent.

Il m’a eue. Il a testé, pour savoir.

Il se sent bien mais il est toujours inquiet. La confiance en la vie ne reviendra que progressivement…

D’autant que son sort n’est pas scellé. Il traversera encore nombre d’épreuves.

Pour autant, quoi qu’il en soit à ce jour et quelle que soit la fin de l’histoire, nous n’avons rien à regretter.

Le crabe n’a pas fait que bouleverser notre quotidien, notre routine, notre insouciance.

Il nous a permis de nous rapprocher et de resserrer les liens familiaux comme jamais. De sentir les états d’âme de l’autre sans que la parole soit nécessaire. De discuter, d’échanger, de s’écouter. De faire connaissance. De passer du père et de la fille à l’homme vieillissant fort de son expérience de vie et la femme accomplie capable de réflexion et de recul. De percevoir toute l’humanité au travers de l’autre.

Nos rapports à autrui s’en sont vu transformés. Les cons n’ont plus droit de cité. Les personnes toxiques, les suceurs d’énergie, les égocentriques restent sur le seuil. Les superficiels, les éphémères, les « Huggy les bons tuyaux » et leur chapelet de balivernes sont écartés aussi rapidement qu’ils sont arrivés. On veut des rapports vrais. De l’intelligence, de l’authenticité, du solide, du durable.

Notre façon de voir les choses a pris un virage à 180 degrés. Nous avons désormais pleine conscience de la valeur de la vie. On ne se perd plus à se la gâcher. On ne gaspille plus ni son temps ni son énergie à des futilités. Oh, bien sûr, on est toujours homme et femme de convictions, on a toujours des élans de coeur, des causes à défendre, des raisons de monter aux barricades. Mais on est capable de mesure. De distanciation. Oui, bon…ou du moins, on essaie.

Nous n’avons pas la prétention d’être des sages. Nous sommes juste perpétuellement en recherche de ce qui est le meilleur pour nous et cultivons comme une fleur cette capacité à prendre du plaisir dans de petites choses de la vie. Ouvrir les volets et laisser entrer le soleil. Ou voir ruisseler la pluie sur les carreaux, bien au chaud sous un plaid. Regarder autour de soi et se voir entouré d’amis. De chouettes amis, de belles personnes. Aller vers l’inconnu, les inconnus, avec une soif intacte de découvrir l’autre, son univers.

Prendre et donner. Donner et prendre. Faire circuler les énergies positives. Partager, se nourrir à l’autre et essayer de lui apporter quelque chose, nous aussi.

Avancer dans la sérénité. Ne pas se laisser submerger mais être capable de vibrer.

***

Ca sent bon l’herbe coupée.

C’est l’automne, déjà.

Le soleil de 16h darde ses rayons encore chauds sur nos bras nus.

Maman pousse la chaise roulante dans le petit parc, en face de l’hôpital.

L’os rongé par le crabe est réparé. La tumeur, régulièrement bombardée.

Le cancer est revenu. Mais nous avons eu sa peau une fois. On s’habitue à vaincre la mort. On l’aura bien une seconde fois.

C’est le premier bol d’air de Papa depuis l’accident.

Chaque pore de sa peau absorbe l’air du dehors, la douceur du soleil.

« On est bien, hein? »

« Oui. On est bien ».

Objectif Maison

Quand j’arrive, Papa a une drôle de figure. Toute crispée.

Tout de suite, j’ai peur.

Que ça ne fonctionne pas, finalement. Qu’il rejette le greffon. Que la fête soit quand même finie.

Il me faudra des mois pour me détendre, à ce niveau.

Mais il se détend dès qu’il m’aperçoit.

Je me suis fourvoyée : il n’a pas mal. Monsieur fait du sport.

Rien de moins.

Il a des séances de kiné, pour se remuscler, réapprendre à marcher, retrouver une certaine dextérité.

Mais ça ne va pas assez vite à son goût.

Donc, il s’est concocté un petit entraînement personnel.

Et là, en l’occurrence, il effectuait des séries de poussées du fond du lit avec les pieds.

Je suis impressionnée.

Quelle niaque !

Mon père n’est pas un humain. C’est une machine à gagner.

Ca le fait rire, mon doute sur sa nature.

Il me détrompe : il n’a pas la rage de vaincre, il est juste pressé de rentrer à la maison…

Bon appétit, bien sûr

Quand j’entre, il a la tête du basset artésien qui sert de modèle aux campagnes « ne nous abandonnez pas pendant les vacances » de la SPA.

Un subtil mélange entre Droopy et le Chat potté.

D’abord, je souris. Puis un coup d’oeil à son assiette, et je suis compassion.

Les souvenirs me remontent aux papilles et je grimace machinalement à l’évocation gustative du pain de mie industriel, de la tranche de jambon rose fluo, du morceau du fromage en carton et de la sauce au glutamate si épaisse qu’elle fige en petite vague quand on laisse malencontreusement retomber quelques chose dedans.

La bouffe d’hôpital. Sûrement le meilleur argument du monde pour les gens qui travaillent dans la prévention-santé.

« Attention, si vous fumez trop, vous aurez un cancer »

« Oui oui… »

« Et vous devrez séjourner à l’hôpital, y manger ce qu’on vous donnera ».

« Nooooooooooooooooon ! Pitié, pas ça !!! J’arrête Tout de suite. Voilà, je jette ma clope ! »

Beaucoup plus efficace que la mention « fumer tue » sur les paquets !

Bref. Je me dis que si la légende selon laquelle le moral, dans un cancer, c’est 50% de chances de survie, il est primordial que j’intervienne.

Ca tombe bien : pour le moment, je bosse au Salon des Arts ménagers.

Pas moins de 450 exposants sur 40.000 m². Salami aux truffes, brie aux herbes, jus de poire, pralines… L’Eldorado de tout affamé.

Le lendemain, je quitte donc mon pupitre à la minute où je termine mon service et cavale dans les allées à la recherche d’un stand de comestibles encore ouvert d’abord, puis d’un étal à la hauteur des exigences paternelles.

Et, dans un virage, je l’aperçois. Le pavé de fromage artisanal. Carré. La croûte caramel. Beau comme un savon de Marseille. Et au fumet prometteur, depuis derrière sa vitre, déjà.

L’objet de ma convoitise a l’air abandonné, dans une semi-pénombre. Pourtant, alors que je m’approche, je vois surgir le producteur de derrière une colonne de caisses vides.

Quelques mots et un emballage plus tard, je sors du salon, mon trophée en mains, et prend la route de la Clinique.

La voiture fleurera le fromage trois bons jours durant alors que j’ai fait l’effort de voyager sans chauffage.

Je crains qu’un vigile ne m’arrête à l’entrée, par l’odeur alerté.

Mais non. Ca passe.

Je me hâte jusqu’à la chambre, le pavé planqué dans mon dos.

Je ne sais pas si c’est ce maudit bout de foie qui a changé de camp, mais Papa a deviné tout de suite.

« T’as amené quelque chose pour moi? »

Je dévoile l’objet.

Je me retrouve face au loup de Tex Avery : yeux exorbités et langue pendante.

Effet de surprise réussi. Mission accomplie.

Tout pavé qu’il est, le fromage ne tiendra pas trois jours sous les assauts répétés de Papa et de son compagnon de chambre.

Parce qu’en plus, Papa s’est fait un copain.

Toutes mes confuses

Le soir tombe déjà quand j’entre dans la pièce.

C’est étrange, d’être visiteuse dans la chambre que l’on a occupée, où l’on s’est régénéré, après l’opération. Finalement, on ne nous avait pas menti : on aura bien été dans la même chambre… à trois mois d’intervalle.

Il est là, il sourit. Il sourit tout le temps, depuis son réveil.

Je crois qu’il s’émerveille à chaque instant d’être encore en vie.

On papote. Des banalités. Mais chaque mot échangé vaut plus que tout l’or du monde.

Je le regarde.

Il a un bout de foie à moi dans le thorax.

C’est bizarre, d’imaginer un morceau de moi qui palpite en lui.

Oui, qui palpite : c’est un peu de foie mais c’est surtout beaucoup de mon coeur.

Je me demande ce que ça lui fait, à lui…

Il a déjà soupé. Ici, on mange à 17h30. Comme si la nourriture s’oxydait dès la disparition du soleil.

Histoire de vérifier si les effets post-traumatiques s’estompent, je le questionne sur le jour et l’heure.

« On est mardi ».

C’est juste. Mais les infirmières le disent chaque matin.

« De l’an 2000 ».

Ca se gâte.

Je lui dit : « non, plus ».

« 2004? »

Raté. Essaie encore…

Je le laisse jouer un peu aux devinettes puis lui énonce la date du jour.

Il n’en revient pas. « C’est fou ce que le temps passe vite! » On rit.

On l’a déjà couché. Il ne sait pas encore bouger beaucoup. Les muscles atrophiés par des mois d’immobilité, une balafre à travers le ventre, il doit être prudent.

Avant de le laisser se reposer, je lui demande donc si je peux encore faire quelque chose pour lui.

Rapprocher la desserte, positionner judicieusement son livre, ses lunettes, la télécommande de la télé…

« Ferme les tentures ».

Ok, pas de problème.

« Fixe bien les oeillets ».

Là, je vois déjà moins clairement…

« Pour ne pas que les voleurs entrent ».

Aïe…

« Comme dans le bateau de Tonton. Les voleurs. S’il ne ferme pas bien la bâche, les voleurs vont entrer, piquer l’essence et même peut-être le moteur ».

Bien sûûûûr….

J’occulte la fenêtre du mieux que je peux, genre hermétiquement, en espérant que ça passe.

En effet, il s’apaise.

Puis-je encore l’aider pour autre chose ? Je lui demande s’il veut que je lui avance l’un ou l’autre objet.

« Passe-moi mon sabre ».

Je suppute que la partie va encore être longue…

Identiques et différents

Il a les yeux ouverts.

Je m’approche, incrédule.

Il sourit.

Je n’ose y croire…

Je viens plus près encore, il lève péniblement la main vers moi. Il est si faible…

Mais il est bel et bien sorti du coma.

Il respire seul. Après plusieurs intubations – désintubations qui lui vaudront de devoir être opéré au larynx six mois plus tard.

Je lui ai tant parlé alors que je ne savais pas s’il m’entendait… Et là, on reste face à face sans mot dire. On se regarde de tous nos yeux. Vivants !

Bien sûr, le chemin est encore long. Bien sûr, il se présentera d’autres embuches.

Mais ce moment, ces quelques minutes où l’on s’est effectivement retrouvés de l’autre côté, identiques et tellement différents, a marqué un tournant dans notre façon d’envisager la vie.

Back to life, back to reality

Cette fois, c’est sûr : je rentre à la maison.

Pour le coup, mon sac est déjà prêt avant que ne retentisse le premier « bardaff » de la journée.

Aujourd’hui, je me fous que la stagiaire cherche ma veine : c’est la dernière fois.

Je ris à la disparition de mon plateau de petit déj’ pendant que j’étais à l’échographie : c’est la dernière fois.

La visite des quinze internes : la dernière fois !

Evidemment, le personnel infirmier, c’est la dernière fois également, que je le vois défiler dans ma chambre. Ca, c’est dommage : on riait bien.

La piqûre anti phlébite aussi, c’est la dernière fois qu’on me la fait : après une petite démo, on m’explique qu’il va falloir que je me la fasse toute seule.

Puis viennent les autres recommandations inhérentes au retour à l’autonomie : ne pas soulever du lourd, bien penser à utiliser la technique de la kiné pour se lever sans tirer sur ses abdos, etc.

Tout à coup, je suis moins pressée de rentrer…

Je descends voir Papa une dernière fois. Une amie m’attend déjà pour m’embarquer. Elle porte mon sac, dont le poids dépasse la limite que je peux soulever.

Il ne me faut que quelques kilomètres pour mesurer combien les autoroutes de Wallonie sont mauvaises. A chaque bosse, à chaque nid de poule, je sens mes viscères changer de place dans mes entrailles. Ces secousses permanentes me donnent la nausée.

En franchissant la porte, j’ai une impression bizarre de terre à la fois connue et inconnue, un peu comme si c’était la première fois que je venais là mais que j’avais déjà vu le lieu en rêve.

Dix jours à peine se sont écoulés depuis mon départ pour la Clinique et pourtant, j’ai une impression d’éternité.

Il faut que je me réapproprie les lieux. Mais je ferai ça plus tard : je suis épuisée.

Je m’affaisse dans le sofa et on papote.

Je propose un thé à mon amie. Voulant joindre le geste à la parole, j’esquisse un lever… mais reste vissée au fauteuil.

Pas moyen d’en sortir.

Ca tire, ça coince, ça bloque.

A force de me tortiller, je me retrouve à couler comme un camembert sur le tapis du salon. Me voilà bien avancée ! Clouée au sol, à présent.

J’essaie d’arrêter de rire – bêtement – de la situation avec mon amie pour me concentrer sur cette fameuse technique de lever de la kiné… se mettre en position latérale, poser sa main à plat, pousser… ouf : ça y est, je suis debout !

Je me dirige vers la cuisine, pour prendre une tasse dans l’armoire du haut… aïe, ça tire ! C’est trop haut… je n’y accède pas…

pas grave : je vais demander à mon amie. Pendant ce temps-là, je vais pendre la théière en fonte, dans l’armoire du bas… mais aïe ! C’est trop bas… et trop lourd… je n’arrive pas à me redresser.

Je demande donc à mon amie de m’avancer les objets ad hoc, et m’interroge sur la façon la plus efficace de la convaincre. « Dis… tu ne voudrais pas rester ici quinze jours ? Parce que seule, je ne m’en sortirai jamais ! »