M’as-tu vu

Et, donc, tu sors de la voiture et tu te diriges vers le supermarché, en regardant ton pied. Tes sandales ne sont pas neuves mais, vu le peu de jours de beaux temps dans ton merveilleux pays, t’as pas eu vraiment l’occasion de les faire. Et lanières rigides + canicule = pieds gonflés : ça cisaille tellement que t’as l’impression qu’on arrive à l’os.

Du coup, tu l’as pas vu venir.
Le type.
Et quand tu relèves le nez, c’est parce qu’en fait son ombre est venu perturber ta perception initiale de ta trajectoire.

Il est près. Tout près. Trop près.

Du coup, t’as un mouvement de recul.

Au lieu d’enregistrer ta manifestation physique de réprobation comme un signal lui enjoignant d’opérer un repli stratégique, il reste planté là, t’empêhcant de passer, et sourit béatement.

Tu sens les poils de ton échine se redresser d’un coup comme ceux de ton chat quand il aime-pas-trop-beaucoup quelque chose.

Tu contournes l’obstacle dans un silence tout aussi réprobateur que ton recul. Entres dans le magasin et profites de la clim.

Mais cet état de fraîche félicité ne dure que peu. Tu inspectes le rayon qui t’intéresse et, quand tu relèves le nez parce que tu sens une présence…

Il est là.

A nouveau planté devant toi.

Le même type.

Avec le même sourire béat devant ton même mouvement de recul (plus appuyé que la première fois parce que là, tu sens bien le grand malade : il est quand même revenu dans le magasin alors qu’il y avait terminé ses courses quand tu l’as croisé…)

Tu ravales ta salive et essaie de garder ton calme comme il est écrit dans les plans d’évacuation d’urgence des bâtiments. Mais le dégoût doit se lire sur ton visage : son sourire disparaît d’un coup.

Tu sors sans achat avec un sourire contrit à la caissière, qui a dû penser que tu faisais un malaise. Ce qui, au fond, n’est pas tout à fait faux.

Et tu t’en veux, bêtement, d’avoir mis une jupe. Comme si c’était de ta faute. Putain de culpabilité que les femmes traînent envers et contre tout…

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Un petit coin de paradis sous un coin de parapluie… ?

Et, donc, la journée a été rude.

Couchée trop tard et réveillée trop tôt, comme trop souvent.

Comme tu t’es habillée « casual » – vu que c’est ce qui t’était demandé – tu te sens mal, avec ton jean slim et tes ballerines plates. Parce que c’est la meilleure configuration vestimentaire pour faire saillir un postérieur et des cuisses qui ne le sont pas, eux, plats. Las, c’est aussi celle qui te permettra d’encore avoir des pieds qui puissent te porter durant ta soirée, dédiée aux concerts.

Comme la température est tombée sous 16 degrés, par dessus ta blouse estivale, t’as enfilé un sweat qui fait sombrer ton casual dans le pathétique équipement idéal pour faire ses courses au hard discount. Sauf que t’es avenue Louise.

Comme il pleut depuis le matin, t’as les cheveux en berne. Ton brushing n’est plus qu’un lointain souvenir. T’as la frange frisante, le dégradé crépu, le pointe rebelle.

Tu te tâtes : rentrer ou rester? Certes tu voudrais bien voir Moriarty, ce groupe formidable à l’univers vintage-kitch et à la chanteuse dont tu jalouses secrètement la voix depuis la 1e fois où elle a ouvert la bouche devant toi. Mais t’en as aussi plein les bottes : toi, tu te voyais bien tuer le temps libre allongée au parc royal. La météo en a décidé autrement. Et ton repli au cinéma s’avère être un échec : non seulement Amy n’est programmé qu’à 19h mais il n’y a en outre aucun film digne de ce nom à 17h. VDM.

T’es toute à tes réflexions bougonnes quand tu sors de la galerie, et qu’un type se  précipite vers toi en te proposant de t’abriter sous ton parapluie. T’as à peine l’occasion d’ouvrir la bouche pour lui faire remarquer que ton parapluie est plus grand que le sien qu’il est déjà à côté de toi.

Près. Tout près. Trop près.

Parce que toi, t’aimes pas ça, les gens tout près. Surtout ceux que tu connais pas. Ta bulle personnelle est grande. Ne franchit pas les cercles qui veut. Et surtout pas d’une traite. Arrière, manant. Nous n’avons pas été présentés.

Et voilà qu’il commet une seconde erreur. « Vous savez que vous êtes jolie? » Ton reflet dans la vitrine de la boutique derrière lui te crie le contraire. Le slim. Les ballerines. Le sweat. Les cheveux. Tu le hais. Pour sa lourdeur. Pour la banalité de son approche. Pour se faire le miroir (involontaire) de la réalité. C’est ton jour de chance : t’es (encore) tombée sur un champion du monde.

Tu te mords la langue pour éviter que ne sorte le fond de ta pensée parce qu’on t’a déjà reproché souvent ton manque de coopération avec la gent masculine inconnue qui essaie de copiner. Tu marmonnes un merci sans conviction et accélère le pas. Tu te félicites d’avoir mis ces ballerines, finalement : à talons, t’aurais jamais pu avoir une si belle accélération!

Mais évidemment, arrivée au bord du parvis, t’arrives pas à ouvrir ton parapluie et tu perds d’un coup l’avance que t’avais prise. Merde. L’autre est déjà à nouveau près. Tout près. Trop près. Et il t’abrite alors que t’es encore protégée par la galerie (pcq t’es quand même pas assez idiote pour faire tes efforts d’ouverture sous la pluie). Et comme si ça n’était pas encore suffisant, il se vante de t’être utile.

T’as qu’une envie : courir très vite, très loin.

Ton parapluie, ayant sans doute perçu ta détresse, accepte enfin de se déployer.

Tu t’envoles à l’assaut du mauvais temps. Mais l’autre lâche pas l’affaire. Il s’élance à ta poursuite en te demandant :  » je peux vous dire quelque chose? » T’arrives difficilement à réprimer le « NON! » qui te monte naturellement (a-t-on idée, aussi, de poser une question-perche pareille ?) qu’il enchaîne déjà « je peux vous accompagner un bout de chemin ? »

L’image d’un énorme boulet accroché à ta jambe se matérialise devant tes yeux ébahis par tant d’audace aussi inappropriée qu’évidemment veine. Tu retentes une accélération. L’autre a bondi et, t’emboîtant le pas en manquant de t’enfoncer dans l’oeil une baleine de son parapluie, il répète sa question (dès fois que si t’as pas répondu, c’est juste parce que t’es un peu sourde). Et là, tu craques. Tu te retournes sur lui et tu lui réponds doucement mais fermement : « ou pas ».

Il en reste sans voix (Sans blague ? Serait-ce la 1e fois qu’il se fait éconduire en se comportant de la sorte ???) et s’arrête net. T’en profites pour creuser l’écart. Tu l’entends vaguement parler encore dans ton dos, t’évites soigneusement de te retourner.

Il ne te suivra pas. Mais toi, tu feras tout le chemin en te demandant « pourquoi moi??? »

« Je vous trouve très bô »

Lui : Coucou bonsoir

Elle, 3h plus tard :  Heu… là il est vraiment soir. Donc, enfin, bonsoir.

Lui : Coucou bonjour oui je vais très bien merci et vous ??

Elle (c’est quoi, ce bouffon… Il dit bonsoir à 15h… et je lui ai pas demandé comment il allait ?!)

Lui : tes la ????????

Elle : Non, j’étais en week-end à Bescherelleville. On se tutoie? On se connaît ?!

Trois jours plus tard

Lui : Coucou salut

Elle : (je bosse, putain… y’m’veut quoi encore, l’autre?)

Lui : Comment allez vous ??

Elle : (ah ben oui, comment je vais… bien sûr… et sinon, tu connais d’autres mots, en français ?….) Bonjour. Je vais bien, merci. Il est 16h. Je suis au travail. Que désirez-vous?

Lui : je désirais faire ample connaissance avec vous !!

Elle : (je viens de te dire que je bossais, là…) vous vous trompez : ici c’est Facebook, pas Meetic…

Lui : Oui ce pour quoi je suis ici pour me trouvez une femme sérieuse ces tous. êtes vous marié ??

Elle : (bon, y commence à m’gonfler…) : Mais moi je ne suis pas ici pour perdre mon temps à dire comment je vais à des inconnus… Je vous l’ai écrit : je suis au travail, là ! Si vous souhaitez faire connaissance, utilisez donc l’outil FB à bon escient : lisez ce que je poste, commentez, argumentez. Et postez. Je lirai, commenterai, argumenterai.

Lui : ok

….

….

….

Oh… ben il est parti…

Pervers pépère

Chacun derrière son PC, à la maison.
Elle s’inscrit et tape sa description…

Elle :

Rédigez ici votre description :

Peu de place et tant de choses à dire…
Jeune femme joviale et plurielle, curieuse, je croque la vie à pleines dents du haut de mes 35 ans.
Certes j’ai perdu beaucoup d’illusions au fil de quelques mésaventures, certes j’ai été déstabilisée, certes je porte des cicatrices invisibles… mais cela m’a fait grandir, et je sais à présent, sinon ce que je veux, à tout le moins ce que je ne veux plus.
J’attends un homme honnête et droit. Qui sait qui il est, ce qu’il veut et où il va.
Que dire encore…. ? Si vous avez des questions, n’hésitez pas !

Lui :

Je n’ ai pas de question.
Si ce n’ est de vous dire : ……….. vous cherchez un homme, je peux être celui-là.
Le mariage est possible, la belle vie aussi.
Je peux assumer dans la vie.
Je peux vous offrir la joie d’ être deux.
Que vous dire de plus et de mieux ?
Je suis prêt à m’ investir.
Trouver un bon profil compatible n’ est pas facile, c’ est pareil pour vous, je suppose.
Enfin, pourquoi ne pas se lancer ? Et dans le but d’ une belle harmonie de couple.

Bonne soirée.

Elle :

Heu… Vous avez vu mon âge ? J’ai 35 ans… vous 60 !
Ma mère en a 62… Je devrais peut-être vous la présenter?!

Lui :

Bonsoir,

Vous savez… tout est possible… ma photo est récente….
J’ ai eu précédemment une femme de votre âge, enfin plus âgée de 3 ans, peut-être ai-je exagéré? J’ ai cherché dans « décoration » car c’ est mon métier … mais ne m’ en voulez pas ?

Je suis en fait hyper jeune, et entouré que de jeunes.
Je peux comprendre votre remarque un peu acerbe…mais… il y a un mais… quand même !

Et je connais plusieurs personnes en couple dans ce cas.
Si je vous ai choqué, je vous demande de bien vouloir m’ en excuser.

Mais je vous prends quand vous le voulez aux 100 m, ou au ski ou en sports nautiques, ça c’ est certain.

Voilà, je vous souhaite plein de bonnes choses.

Elle :
Pas choquée, ça m’a juste fait rire…
« Ma photo est récente »… bien t’es tout blanc ! Tout ridé. Oh t’as une bonne bouille. Mais une bouille de papy-gâteau…
Si tu fais dans la déco, veuille bien noter que je ne suis pas du genre potiche.
Ta précédente s’est peut-être contentée de ce second rôle – encore que, sauf erreur, elle n’est plus là, je me trompe ? – mais moi, je ne suis pas intéressée.
Je bosse, je n’ai pas besoin qu’on m’entretienne.
Je réfléchis, je n’ai pas besoin qu’on pense pour moi.
Le mariage… alors qu’on ne s’est même jamais vus et qu’on a échangé 2 mails… coullionnade !
Et y’a d’autres couples comme ça, vous dites ? Aaaah en voilà, une caution de choix ! Les autres…
Mais en effet, y’en a pas mal, des types comme vous, qui essaient…
Qui se la jouent genre je suis très bien et je ne vois pas où est le problème.
J’ai testé déjà : j’ai 36 ans, pas 60 mais plus 20 non plus hein !
Fait admettre qu’on vieillit, dis.
L’accepter. Et l’assumer. Pas de voiler la face et faire le gamin. Ni la course, du ski ou autres sports pour se prouver qu’on est tjs dans le coup.
Chaque âge à ses intérêts.
J’ai envie de partager des choses avec quelqu’un qui ait les mêmes référents culturels, musicaux, que moi. Tu sais chanter « Capitaine Flamm » par coeur , Non ? Alors passe ton chemin…
Je veux un homme qui bouge autant que moi, qui n’a pas encore besoin de faire la sieste après manger et dont je ne serais pas l’infirmière d’ici 3 ou 5 ans, et ce jusqu’à la fin de sa vie.

Mais je vous en prie, essayez avec d’autres femmes de mon âge, qui réfléchissent moins… sur un malentendu, ça peut marcher…

Bonne continuation.

Lui :

oh… ben ça !!!

Vous n’ êtes pas très élégante, ni éloquente… pourquoi cette agressivité ?

1000 euros que je vous prends au cent mètres …. en alpinisme, en ski, je vous l’ ai dit.

Allez, ce serait un beau challenge !

Je ne me la pète pas, il y a des gens âgés à 45 ans et des gens jeunes à 60 ans… c’ est la juste réalité.

Pourquoi cette agressivité ? Ce manque de responsabilité par rapport aux réelles questions de la vie ?

Et qui sera votre infirmière ?????????????? vaste question… !

Bonne soirée.

Elle :

C’est moi qui suis inélégante et agressive?
Ou vous, qui ne voulez pas comprendre combien vous êtes triste sire en tentant de séduire des femmes plus jeunes au lieu de vous lier avec des femmes du vôtre… que vous méprisez ?! Trop ridées? Trop grosses ? Trop moches? Trop abîmées par la vie?
Pour qui vous prenez-vous, dites-moi?
Est-ce moi la vilaine personne? Ou vous? Hein? Que croyez-vous qu’une femme sensée pense de quelqu’un comme vous?
Bien sûr, c’est plus facile de séduire une plus jeune, plutôt qu’une femme qui a le même bagage d’expérience et à qui on ne la fait plus… Avoeu de faiblesse, non ?

Regardez-les avec plus de compassion, ces femmes de votre âge : vous leur ressemblez davantage que vous ne ressemblez même à ceux que vous prétendez pouvoir battre au 100m.
Oui vous vous la pétez et oui, c’est ridicule.
Et plus vous vous débattez dans votre verre d’eau de jouvance et plus c’est pathétique.

Quant à mon manque d’éloquence, il me semble que j’ai moins de points de suspension, et plus d’arguments que vous…
Vous tournez en boucle sur vos performances sportives… ça n’enlève rien à l’âge réel de votre coeur, de vos artères… Cela vous gêne ?

Quelles sont réelles questions de la vie dont vous parlez?
Ca n’est pas une vraie question, que de se demander ce qu’on va se raconter après 15 jours, quand on aura fait le tour des affinités communes et qu’on sera confrontés à la barrière du passé, des référents, des goûts ???
Ca n’est pas une vraie question, que de se demander combien d’années où je serai encore bien je vais sacrifier à rester à la maison pour vous administrer vos médicaments et pousser votre petit chariot le dimanche après-midi, le long des allées arborées du parc du home?

Je ne suis pas agressive. Juste lucide. Et vous donne des images pour que vous ouvriez votre esprit à la compréhension d’un autre point de vue que le vôtre : le mien. Si c’est possible…

Quant à qui sera mon infirmière… en tout pas vous : vous serez mort bien avant moi…

Alors, qui n’a pas les pieds sur terre et se prend pour ce qu’il n’est pas, ou plus, hein?

Désolée mais vous manquez cruellement de bon sens et d’objectivité dans votre regard sur vous-même.

Posez-vous les bonnes questions. Quel sens cela a-t-il quand on devrait être sage de l’expérience qu’on a accumulée dans la vie, de courir la jouvencelle?

Lui :

Toi, tu vas voir ce que tu vas voir…

Petite conne.

Tu te crois mieux parce que t’es plus jeune ?
Tu te crois belle ? Tes photos ne sont pas si terribles.
Tu te crois maligne ? Tu respires pourtant pas l’intelligence.

Je laisse tomber. Et tu sais pourquoi ? Parce que tu n’en vaux pas la peine.
T’as l’esprit trop fermé pour te rendre compte de ce à côté de quoi tu passes.
T’es psychorigide.

Y’en a plein qui n’attendent que moi. J’ai qu’à me bisser pour les ramasser.
Je suis encore bien, moi, je suis encore beau, je suis encore plein d’énergie.
Oui, c’est une autre qui profitera de mon savoir et de mon expérience.
De ma villa, de ma piscine, des vacances au soleil.

Toi, tu vas croupir dans ta misère de mère célibataire, seule et cloîtrée à la maison avec ses mouflets braillards.
Je te souhaite bien du plaisir !
Et voilà, dans les dents…
Envoyer…
Oh la garce !!! Elle m’a bloqué !

Rencontre du 3e type

Arrivée l’air perdue, cherche, regarde, se cale dans un coin

Caresse le singe

Rendez-vous au p’tit singe, qu’il m’a dit.

Alors je le caresse hein, on sait jamais… si pour une fois je pouvais avoir de la chance…

Bon, c’est pas une riche idée, le p’tit singe. On est au moins 10, ici, à attendre quelqu’un.
Et à se regarder en chiens de faïence.
C’est toi…?… C’est pas toi… ?

S’interrompt pour mater.

Pas mal, lui…

Le suit des yeux, sourit…

Evidemment, c’est pas lui…

Enfin, si ça se trouve, c’est la dernière fois que je me coltine ce genre de rencard.
Si ca se trouve… le 3e, ça sera le bon !
Il a l’air plutôt bien.
Mignon, sur la photo.
Sympa. Pas très bavard, mais sympa.
On s’est vite fixé rendez-vous.
Ca sert à rien de traîner hein. Après, on se fait des idées.
On avait un bon feeling… on s’est dit allez hop, on se rencontre.
Parfois, les choses sont simples…

Ooooh, vlà qu’il pleut.
Manquait plus que ça, tiens.
C’est que je frise, moi, quand il pleut…!
Je voudrais pas être défraîchie quand il arrive!
Quelle idée aussi, de filer rencard à l’extérieur !!

Bon, ok, on peut pas toujours inviter la fille au resto….
Oh, au début, ils le font…
Puis après quelques soirées sans pécho, ils comprennent que ça va pas être gérable, niveau budget.
Alors, ils n’invitent plus que s’ils sont sûrs d’avoir un retour sur investissement.
L’étape 2, c’est aller boire un verre.
Si le casting se passe bien, tu gagnes le resto. Sinon, tu rentres chez toi, bouffer ta boîte de raviolis froids en pleurant sur des questions sentimentales existentielles. Puis tu te pèses et tu repleures, à la Bridget Jones.
L’étape 3 c’est t’attends dans un lieu public. Un parc, une place. Ca laisse au second arrivé la latitude de se barrer direct si ta tronche lui revient pas.
Ca se trouve, c’est ce qu’il a fait… et je vais attendre là comme une conne jusqu’à pas d’heure…
S’interrompt pour mater.

Pas mal….

Le suit des yeux…

Evidemment, c’est pas lui non plus…

Quoi, qu’est-ce t’as à me regarder comme ça, toi ?

Oh… c’est quand même pas lui… ?!

Il sourit… vient par ici… merde : si, c’est lui !

Non de dieu…. 1m50 les bras levés ! Et encore, je suis large….

Héééééééééééééé oui mon gars. Moi, je fais VRAIMENT 1m70. Et je porte souvent des talons entre 7 et 10cm… C’est con, de tricher, sur sa description. Ca finit par se voir…
Surtout qu’on voit bien, d’en haut, comme ça.
Ton début de calvitie, que t’as planqué en recardant ta photo très serré sur ton visage. Ben je le vois !
Et ta coiffure de Ronny, court devant, long derrière, et ta moustache plutôt que ta barbe de 3 jours, je les vois aussi !!!

AU – SECOURS !!

Bon, ben quand faut y ‘aller….

Change de visage et salue l’autre.

Salut, c’est toi? Ben c’est moi.

Hein, nan fait pas beau, nan.

Ah ben si on démarre sur les considérations météo, on n’est pas rendu !

Si on va boire un verre ? Non non, on va rester là, comme 2 cons, sous la pluie. « So romantic » !!!Déjà que mon brushing est ruiné, on va tester la résistance du mascara hein!!!

Où on va? Ben je sais pas moi, c’est pas le choix qui manque, sur la Grand-Place ! Ouh, on a affaire à un grand leader… ‘fin au moins j’ai une chance qui ne soit pas dictatorial à la maison… mais non en fait, je veux pas qu’il soit à la maison !!!

Va vers le café et s’installe, s’assied

Et sinon, tu fais quoi, dans la vie ?
Entrepreneur? Tu construis des maisons. Ah, c’est intéressant, ça.
Avec toutes les préoccupations liées au développement durable, toutes les matières respectueuses de l’environnement…;
Quoi ? Tout ça c’est de la merde? Rien ne vaut une bonne vieille maison traditionnelle?
Supeeeeeer….Remarque, j’y connais rien moi hein… c’est possible…

(mine de répondre au serveur)
Pardon ? Non, la bière c’est pour moi, et le soda, c’est pour lui. Pffft, encore un cliché à la con hein. Et ouais mon gars. C’est moi qui bois. M’faut bien ça pour arriver à supporter le blaireau d’en face.
.

Hein?
Façon tu ne tiendras plus le coup longtemps, avec toutes ces charges patronales qu’on vous met sur le dos pour les ouvriers ? Faudrait arrêter de saigner les indépendants à blanc si on veut garder des entreprises en Belgique ?
Ok, c’est un droitiste…

En fait, faudrait tout changer… Tout faire péter ? Une bonne bombe, monter aux barricades et faire valoir notre point de vue devant nos pourris de dirigeants ?
Ah tiens non, c’est un gauchiste…

Et? Faudrait déjà régler le problème des étrangers? Les renvoyer tous chez eux? Et mettre des règles plus strictes dans ce pays? Les chômeurs, les PD, les jeunes qui foutent plus rien, leur apprendre la vie, les remettre dans le droit chemin…
Oh merde non : c’est un fasciste !

Hein? Bart de Wever n’a quand même pas que des mauvaises idées…?

Ne pas se lever tout de suite et partir… ne pas se lever tout de suite et partir… ne pas se…

Et merde !!! C’est bien me veine ! Quand je pense que j’aurais pu être peinarde dans mon canapé, avec un plaid, un bon bouquin et mes chats ! Faut que je décroche le gros lot et me tape le plus gros con de toute la toile !!!

Hein ? Si on va manger un bout? Tu rigoles ?! Avec un peu de chance, je peux encore arriver pour le début du 3e épisode de Castle…
Heu… non merci, j’ai pas très faim… je crois que c’est la bière… je vais rentrer.
Mais merci, c’était… très… sympa…
Hein? Oui oui, on se rappelle.
Non non, tu me ramènes pas à ma voiture, ça va aller…
Allez… au revoir….

La transformation

Elle lit, en peignoir, des bigoudis sur la tête.
L’alarme du gsm sonne.
Elle s’étire, referme son livre, le pose à côté de la tasse de thé, coupe la sonnerie, se redresse dans le canapé.

Oh, il est déjà l’heure de se préparer…
Seule à la maison, dans mon havre de paix, avec un bon polar… je n’ai absolument pas vu le temps passer.

Il est temps de se sociabiliser un peu !
De revêtir ses plus beaux atours… son masque… et d’aller se frotter au genre humain.

Comment il s’appelle, déjà ?
Elle jette un oeil à son ordi, tapote…
Raphaël, ah oui, c’est ça. Raphaël. L’artisan ébéniste. Cheveux mi-longs, joli sourire.
Regarde en l’air, les yeux perdus, rêvasse.
Se lève, va jusqu’à la coiffeuse, se parle dans le miroir.

Eh bien à nous deux, Madame Elvire.
Elvire, c’est le pseudo que je me suis choisi, pour internet. Je ne sais plus d’où je le tiens. Je trouvais ça joli…

Commence à se maquiller. Se coiffera, se mettra du vernis pendant le monologue.
Aaaaah, on est toujours nerveuse, avant un premier rendez-vous…
Les premiers rendez-vous… tant d’attentes, tant d’espoirs… tant d’efforts…!

Je me souviens du tout premier…
J’étais bien jeune. Le bal des pompiers.
Il m’a dit « viens faire un tour dans ma voiture », on l’a fait… Ma première fois. Sur le capot, avec la tête qui se cognait aux essuie-glace à chaque coup de rein. Je n’avais pas pensé que l’amour pouvait faire si mal… à la tête…
Je ne l’ai jamais revu. Juste reçu un SMS : « jamais deux fois avec la même, Baby, sorry. Mais j’ai aimé. Kisss ».
Qu’est-ce que j’ai pleuré !!!

Mon chagrin a été de courte durée.
Pour me changer les idées, les vacances approchant, je me suis inscrite à un stage de planche à voile, dans le Sud de la France.
Le moniteur… hmmmmmmmmmmmm, le moniteur ! Le teint halé, les abdos sculptés, le sourire ultra brite…
L’amour sur le sable, les yeux dans l’eau… mon rêve était trop beau. L’été qui s’achève,… Enfin… Avant de partir, il m’a filé sa carte de visite, en me murmurant « écris-moi ».
Moi, écrire, j’aime ça mais là, j’avais envie d’entendre sa voix… J’ai téléphoné.
C’est sa femme qui a décroché.

Je suis restée seule, complètement seule, durant 2 ans, après ça. Pour réfléchir sur les hommes, leur… leur fonctionnement.
Puis j’ai rencontré la perle.
Au club de lecture.
Cultivé, intéressant, gentil, prévenant.
Déçu par une première union close brutalement par une séparation douloureuse. Sa compagne avait changé à l’arrivée de l’enfant. Il a cessé d’exister à ses yeux.
Il avait envie de rencontrer quelqu’un de bien. Il savait ce qu’il voulait : former un couple stable, avoir une vie de famille équilibrée.
Il était adorable…
… les premiers mois.
Jusqu’à ce que je m’installe chez lui, en fait.
Jusqu’à ce qu’il me convainque de renoncer à mon appart’.
Je me suis installée chez lui. Et ça n’a jamais été chez nous.
Je n’ai jamais trouvé ma place. Il ne m’a jamais fait de place.
Trs vite, il a voulu tout contrôler. Mes allées et venues… jusqu’à ce qu’il ne me laisse plus franchir le seuil de la maison. Mes amis, jusqu’à ce que je n’aie plus d’amis. Mes propos, jusqu’à ce que je me réfugie dans le silence. Mes pensées, parce que tout ce que je pensais était idiot et que c’est lui qui avait raison.
Il a fait de moi sa serpillère, sur laquelle il s’essuyait les pieds, sur laquelle il passait autant que cela lui chantait, sur laquelle il marchait sans même se rendre compte qu’elle était là.
Vidée de ma substance, j’ai subi. Longtemps. Trop longtemps.
Jusqu’à ce qu’il me fracture le crâne avec le pied, un de ces nombreux jours où il provoquait le conflit, dont il se nourrissait.
J’ai franchi le seuil de la maison, enfin, sur un brancard. Et grâce à l’équipe pluridisciplinaire de l’hôpital, j’ai réussi à ne pas y retourner.

Elle passe derrière le paravent pour se changer. Ote le peignoir.

Je n’ai plus voulu rencontrer personne. Jamais !!!
Je suis restée murée seule dans ma tour d’ivoire près de 4 ans.
Puis la vie a repris ses droits. J’ai à nouveau ressenti l’envie… la vie.

Defait les bigoudis (la perruque avec bigoudis) et secoue sa longue chevelure

Mais une chose était sûre : je ne me ferai jamais plus avoir. JAMAIS !!!!

Sort du paravent en véritable vamp – change d’attitude avec le corps

Maintenant, c’est MOI qui décide. C’est moi qui dirige. C’est moi qui mène la danse.

Au fond, les hommes ne sont pas difficiles à comprendre.

A les observer, on comprend vite quels artifices utiliser pour les mener par le bout du nez…
A cet égard, internet est un terrain d’observation et de jeu formidable !
Des hommes, des tas d’hommes, de toutes origines et de toutes conditions.
Des tas d’hommes qui ne se connaissent pas et qui ne risquent donc pas de se parler de moi…
Des tas d’hommes… parmi lesquels je peux choisir. Essayer. Explorer.

L’homme de ma vie est peut-être celui-ci, ou celui-là.
C’est peut-être toi (public)… ou toi… ou toi…
Si après t’avoir éprouvé un peu il ne me plaît pas, hop, je te jette.
Mais si je t’aime… Si je t’aime…

Sort le couteau de sa jarretière, sous la robe fendue. L’ouvre et passe la langue sur la lame, doucement.

Prends garde à toi !
Plante le couteau brutalement dans un bout de bois sur la table