Bon appétit, bien sûr

Quand j’entre, il a la tête du basset artésien qui sert de modèle aux campagnes « ne nous abandonnez pas pendant les vacances » de la SPA.

Un subtil mélange entre Droopy et le Chat potté.

D’abord, je souris. Puis un coup d’oeil à son assiette, et je suis compassion.

Les souvenirs me remontent aux papilles et je grimace machinalement à l’évocation gustative du pain de mie industriel, de la tranche de jambon rose fluo, du morceau du fromage en carton et de la sauce au glutamate si épaisse qu’elle fige en petite vague quand on laisse malencontreusement retomber quelques chose dedans.

La bouffe d’hôpital. Sûrement le meilleur argument du monde pour les gens qui travaillent dans la prévention-santé.

« Attention, si vous fumez trop, vous aurez un cancer »

« Oui oui… »

« Et vous devrez séjourner à l’hôpital, y manger ce qu’on vous donnera ».

« Nooooooooooooooooon ! Pitié, pas ça !!! J’arrête Tout de suite. Voilà, je jette ma clope ! »

Beaucoup plus efficace que la mention « fumer tue » sur les paquets !

Bref. Je me dis que si la légende selon laquelle le moral, dans un cancer, c’est 50% de chances de survie, il est primordial que j’intervienne.

Ca tombe bien : pour le moment, je bosse au Salon des Arts ménagers.

Pas moins de 450 exposants sur 40.000 m². Salami aux truffes, brie aux herbes, jus de poire, pralines… L’Eldorado de tout affamé.

Le lendemain, je quitte donc mon pupitre à la minute où je termine mon service et cavale dans les allées à la recherche d’un stand de comestibles encore ouvert d’abord, puis d’un étal à la hauteur des exigences paternelles.

Et, dans un virage, je l’aperçois. Le pavé de fromage artisanal. Carré. La croûte caramel. Beau comme un savon de Marseille. Et au fumet prometteur, depuis derrière sa vitre, déjà.

L’objet de ma convoitise a l’air abandonné, dans une semi-pénombre. Pourtant, alors que je m’approche, je vois surgir le producteur de derrière une colonne de caisses vides.

Quelques mots et un emballage plus tard, je sors du salon, mon trophée en mains, et prend la route de la Clinique.

La voiture fleurera le fromage trois bons jours durant alors que j’ai fait l’effort de voyager sans chauffage.

Je crains qu’un vigile ne m’arrête à l’entrée, par l’odeur alerté.

Mais non. Ca passe.

Je me hâte jusqu’à la chambre, le pavé planqué dans mon dos.

Je ne sais pas si c’est ce maudit bout de foie qui a changé de camp, mais Papa a deviné tout de suite.

« T’as amené quelque chose pour moi? »

Je dévoile l’objet.

Je me retrouve face au loup de Tex Avery : yeux exorbités et langue pendante.

Effet de surprise réussi. Mission accomplie.

Tout pavé qu’il est, le fromage ne tiendra pas trois jours sous les assauts répétés de Papa et de son compagnon de chambre.

Parce qu’en plus, Papa s’est fait un copain.

Toutes mes confuses

Le soir tombe déjà quand j’entre dans la pièce.

C’est étrange, d’être visiteuse dans la chambre que l’on a occupée, où l’on s’est régénéré, après l’opération. Finalement, on ne nous avait pas menti : on aura bien été dans la même chambre… à trois mois d’intervalle.

Il est là, il sourit. Il sourit tout le temps, depuis son réveil.

Je crois qu’il s’émerveille à chaque instant d’être encore en vie.

On papote. Des banalités. Mais chaque mot échangé vaut plus que tout l’or du monde.

Je le regarde.

Il a un bout de foie à moi dans le thorax.

C’est bizarre, d’imaginer un morceau de moi qui palpite en lui.

Oui, qui palpite : c’est un peu de foie mais c’est surtout beaucoup de mon coeur.

Je me demande ce que ça lui fait, à lui…

Il a déjà soupé. Ici, on mange à 17h30. Comme si la nourriture s’oxydait dès la disparition du soleil.

Histoire de vérifier si les effets post-traumatiques s’estompent, je le questionne sur le jour et l’heure.

« On est mardi ».

C’est juste. Mais les infirmières le disent chaque matin.

« De l’an 2000 ».

Ca se gâte.

Je lui dit : « non, plus ».

« 2004? »

Raté. Essaie encore…

Je le laisse jouer un peu aux devinettes puis lui énonce la date du jour.

Il n’en revient pas. « C’est fou ce que le temps passe vite! » On rit.

On l’a déjà couché. Il ne sait pas encore bouger beaucoup. Les muscles atrophiés par des mois d’immobilité, une balafre à travers le ventre, il doit être prudent.

Avant de le laisser se reposer, je lui demande donc si je peux encore faire quelque chose pour lui.

Rapprocher la desserte, positionner judicieusement son livre, ses lunettes, la télécommande de la télé…

« Ferme les tentures ».

Ok, pas de problème.

« Fixe bien les oeillets ».

Là, je vois déjà moins clairement…

« Pour ne pas que les voleurs entrent ».

Aïe…

« Comme dans le bateau de Tonton. Les voleurs. S’il ne ferme pas bien la bâche, les voleurs vont entrer, piquer l’essence et même peut-être le moteur ».

Bien sûûûûr….

J’occulte la fenêtre du mieux que je peux, genre hermétiquement, en espérant que ça passe.

En effet, il s’apaise.

Puis-je encore l’aider pour autre chose ? Je lui demande s’il veut que je lui avance l’un ou l’autre objet.

« Passe-moi mon sabre ».

Je suppute que la partie va encore être longue…

Identiques et différents

Il a les yeux ouverts.

Je m’approche, incrédule.

Il sourit.

Je n’ose y croire…

Je viens plus près encore, il lève péniblement la main vers moi. Il est si faible…

Mais il est bel et bien sorti du coma.

Il respire seul. Après plusieurs intubations – désintubations qui lui vaudront de devoir être opéré au larynx six mois plus tard.

Je lui ai tant parlé alors que je ne savais pas s’il m’entendait… Et là, on reste face à face sans mot dire. On se regarde de tous nos yeux. Vivants !

Bien sûr, le chemin est encore long. Bien sûr, il se présentera d’autres embuches.

Mais ce moment, ces quelques minutes où l’on s’est effectivement retrouvés de l’autre côté, identiques et tellement différents, a marqué un tournant dans notre façon d’envisager la vie.

Back to life, back to reality

Cette fois, c’est sûr : je rentre à la maison.

Pour le coup, mon sac est déjà prêt avant que ne retentisse le premier « bardaff » de la journée.

Aujourd’hui, je me fous que la stagiaire cherche ma veine : c’est la dernière fois.

Je ris à la disparition de mon plateau de petit déj’ pendant que j’étais à l’échographie : c’est la dernière fois.

La visite des quinze internes : la dernière fois !

Evidemment, le personnel infirmier, c’est la dernière fois également, que je le vois défiler dans ma chambre. Ca, c’est dommage : on riait bien.

La piqûre anti phlébite aussi, c’est la dernière fois qu’on me la fait : après une petite démo, on m’explique qu’il va falloir que je me la fasse toute seule.

Puis viennent les autres recommandations inhérentes au retour à l’autonomie : ne pas soulever du lourd, bien penser à utiliser la technique de la kiné pour se lever sans tirer sur ses abdos, etc.

Tout à coup, je suis moins pressée de rentrer…

Je descends voir Papa une dernière fois. Une amie m’attend déjà pour m’embarquer. Elle porte mon sac, dont le poids dépasse la limite que je peux soulever.

Il ne me faut que quelques kilomètres pour mesurer combien les autoroutes de Wallonie sont mauvaises. A chaque bosse, à chaque nid de poule, je sens mes viscères changer de place dans mes entrailles. Ces secousses permanentes me donnent la nausée.

En franchissant la porte, j’ai une impression bizarre de terre à la fois connue et inconnue, un peu comme si c’était la première fois que je venais là mais que j’avais déjà vu le lieu en rêve.

Dix jours à peine se sont écoulés depuis mon départ pour la Clinique et pourtant, j’ai une impression d’éternité.

Il faut que je me réapproprie les lieux. Mais je ferai ça plus tard : je suis épuisée.

Je m’affaisse dans le sofa et on papote.

Je propose un thé à mon amie. Voulant joindre le geste à la parole, j’esquisse un lever… mais reste vissée au fauteuil.

Pas moyen d’en sortir.

Ca tire, ça coince, ça bloque.

A force de me tortiller, je me retrouve à couler comme un camembert sur le tapis du salon. Me voilà bien avancée ! Clouée au sol, à présent.

J’essaie d’arrêter de rire – bêtement – de la situation avec mon amie pour me concentrer sur cette fameuse technique de lever de la kiné… se mettre en position latérale, poser sa main à plat, pousser… ouf : ça y est, je suis debout !

Je me dirige vers la cuisine, pour prendre une tasse dans l’armoire du haut… aïe, ça tire ! C’est trop haut… je n’y accède pas…

pas grave : je vais demander à mon amie. Pendant ce temps-là, je vais pendre la théière en fonte, dans l’armoire du bas… mais aïe ! C’est trop bas… et trop lourd… je n’arrive pas à me redresser.

Je demande donc à mon amie de m’avancer les objets ad hoc, et m’interroge sur la façon la plus efficace de la convaincre. « Dis… tu ne voudrais pas rester ici quinze jours ? Parce que seule, je ne m’en sortirai jamais ! »

Quand t’écris trop bon avec un C

Je profite avec délice des dernières minutes de silence avant que ne commence la journée, quand l’infirmière vient me parler. Gênée. Elle reste d’ailleurs à distance respectable, dans le premier tiers de la pièce, comme si elle craignait que je ne la morde.

L’hôpital est surpeuplé. Il ne reste pas une chambre à l’étage. Or une dame vient d’être admise en urgence : elle a un souci au rein, il faut lui faire une biopsie. C’est l’affaire d’une journée. Là, elle est dans le couloir. Et, comme je suis seule dans une chambre double, qu’il est certain que Papa ne sortira pas des soins intensifs avant encore quelques semaines, elle se demandait si…

Mais oui, bien sûr ! Comme si j’étais le genre à laisser souffrir quelqu’un dans des conditions indignes.

On installe donc la dame à côté de moi.

Son mari l’accompagne. Ils discutent. C’est à peine si j’ai un bonjour.

La Doctoresse ne tarde pas à arriver. Je n’ai jamais eu affaire à elle. Chacun sa spécialité. Elle, c’est le rein.

A sa façon de tirer la tenture entre les deux lits, je comprends d’emblée que c’est une maîtresse-femme. Ce que confirme le ton avec lequel elle s’adresse à moi. Elle doit pratiquer une biopsie, là. Et, malgré le fait qu’elle ait occulté ma vue sur l’autre partie de la chambre, qu’elle ait brusquement reculé mon lit et mon fauteuil, elle manque d’aisance. Bref : je dérange.

Dans ma propre chambre.

Je commence à regretter mon geste altruiste.

Econduite et condamnée à errer un bon moment dans le couloir, je me réfugie dans la salle polyvalente, tout au fond. Comme une courge, dans ma précipitation, j’ai oublié de prendre mon bouquin.

Donc je m’ennuie sec. Le quart d’heure évoqué dure en fait une bonne heure.

Mais moi, je suis restée apatride deux bonnes heures.

Parce que personne n’a eu la délicatesse de venir m’avertir que je pouvais réintégrer mon nid.

Quand je me décide à aller aux nouvelles, la porte de la chambre est béante. La Doctoresse, envolée. Mon fauteuil, viré de la pièce.

Ce qui me force à le rentrer alors que je n’ai pas le droit de soulever du lourd.

Charmant !

Si la Doctoresse a quitté la chambre, celui qui est toujours là, par contre, c’est le mari. Qui ne bouge pas le petit doigt pour m’aider à rentrer mon fauteuil.

Il parle. Parle. Parle. Parle… me saoulant plus sûrement qu’un triple picon bière. Et s’est approprié la télécommande. Qu’il refuse de me passer quand je la lui réclame.

Je fulmine. J’ai accepté la dame. On ne m’a jamais dit qu’il fallait que je prenne le mari aussi. Je vais réclamer un supplément !

Il restera encore 5h. Jusqu’à ce que sa femme reçoive son autorisation de sortie, en fait.

Puis l’infirmière vient me présenter ses excuses pour le dérangement. Je râle sec et fais part de toute l’intensité de mon ressenti durant cette journée de cohabitation forcée.

Elle ne sait plus où se mettre. Je crois que je l’ai effectivement mordue…

J’ai un peu honte car elle n’y est pour rien, elle n’a fait que suivre les consignes et essayé que les choses se passent le mieux possible. C’était elle qui était là à ce moment-là. Pas de chance.

Et moi, j’ai décidé qu’à partir de ce jour, je ne laisserai plus personne me marcher ne fut-ce que sur le bout de l’orteil. J’aspire à la sérénité. Je ne veux plus être bousculée et ne l’accepterai plus en silence.

Manque de veine

Aujourd’hui est un grand jour.

Le « bardafff » matinal est peut-être le dernier.

Le Professeur a demandé pour moi  « l’IRM de sortie ». Si tout va bien, je me tire d’ici.

De cette chambre trop grande où nous aurions dû être deux mais où Papa n’est jamais arrivé, calé qu’il est aux soins intensifs.

Je me réjouis à la perspective de retrouver mes chats.

Mon sofa. Mon plaid. Ma baignoire.

Ma garde-robe. Mon mug. Mes livres. Ma musique. Mon jardin.

Ma vie, quoi.

Comme ça n’était pas initialement prévu, je serai la dernière de la journée à passer dans l’effrayante machine.

On me demande si je pense pouvoir me rendre à l’étage des examens ou si je souhaite qu’un bénévole m’y emmène en fauteuil roulant. Depuis le temps que je crapahute dans les couloirs, je maîtrise de mieux en mieux la technique des petits pas et le slalom entre chariots médicaux et patients en randonnée. Je n’ai même presque plus le dos courbé. Ca devrait aller.

Le moment venu, je descends donc, toute seule, comme une grande.

L’infirmière qui me prend en charge a la même tronche que mon ex belle-mère. Ca part mal. Elle a la même voix, aussi. Pourvu qu’elle ait un degré d’intelligence supérieur…

Elle me fait asseoir pour m’installer la perf’ contenant le produit de contraste. Elle désinfecte, tapote, se plaint du fait que le creux de mon bras est criblé de trous et, finalement, se rend compte que mes veines roulent. Elle pique et hop : à côté.

Elle recommence : encore raté. Elle insiste. s’étonne. Geint.

Et moi, j’ai mal.

Elle assure que ça ne lui arrive jamais. Que c’est de la faute de mes veines facétieuses. Ou du trop mauvais état de mon bras après dix jours de prises de sang intensives. Elle veut essayer l’autre bras.

Je proteste. Je voudrais garder intact ce magnifique bras gauche parce que j’en aurai bien besoin, une fois seule à la maison. Déjà que j’ai accepté ce matin que la s’attaque à celui-là…

Elle triture encore un peu le bras originel. De douleur lasse, j’abdique et l’autorise à passer à l’autre.

Même cinéma : impossible de choper une veine.

Elle appelle un collègue à la rescousse. Il râle, se plaint, soupire tout pareil. Chacun s’affaire sur un bras. Ils sont quasiment couchés dessus. Et moi je suis là, au milieu, à attendre que ça passe.

Le collègue se défile : il a autre chose à faire. Il me laisse en tête-à-tête avec Madame Foldingue. Qui aperçoit le petit point rouge laissé par la prise de sang du matin. Et me dit qu’elle va repiquer là.

Elle a des lunettes. Pourtant, elle pique un bon deux cm en dessous.

Le sang gicle comme d’un geyser. Très haut. Très fort. Elle lâche mon bras et s’exclame « oh, c’est l’artère ! » Je me retiens d’exiger sur le champ qu’elle me montre son diplôme. Une attestation. N’importe quoi qui me rassure dans le fait qu’elle est réellement infirmière.

L’oxygène me manque. L’exaspération, la douleur, l’angoisse, vont avoir raison de moi : je suis proche de la syncope.

Je me surprends à crier : « Maintenant, ça suffit : stop !!! Je n’en peux plus, on arrête les frais. Laissez-moi. Je m’en vais ».

De stupeur, elle fait un pas en arrière. Je ne sais plus comment je m’appelle. On me fait un garrot et un pansement, on m’amène dans l’appareil. Je suis incapable de me souvenir si, au final, j’ai la perf ou non.

Le préposé à la machine n’est pas plus sympathique que ses acolytes. Il me fait bien sentir que ça l’emmerde, de me faire passer l’examen, parce que normalement il avait fini sa journée.

Me trouvant mal positionnée, il vient me déplacer. Sans sommation, d’un coup d’un seul, il soulève mes jambes à 90 degrés. Chose que l’on ma strictement interdit de faire. Je retiens un cri : mes abdos récemment incisés n’ont pas aimé du tout.

L’examen commence. Le type m’engueule presque parce que, le souffle coupé encore par la douleur, je n’arrive pas à contrôler ma respiration comme il me le demande.

Il a de la chance que je sois affaiblie. Sinon, je lui en collerais volontiers une. Je me sens l’âme d’une tortue sur le dos : fragile et sans défense.

Dès l’examen terminé, il vient me récupérer, sans me laisser le temps de me relever seule. Il doit avoir un rencard, pour être pressé ainsi ! Il me soulève sans ménagement et me balance sur ses épaules comme un sac à patates. Je réprime difficilement l’envie de lui mordre l’oreille et de lui lacérer le dos. Plus vite je sors d’ici, plus vite je serai débarrassée de lui.

Je titube vers la sortie, quand j’entends dans mon dos, depuis un local de lecture des images : « Haaaaaan, mais c’est dingue ! On dirait un pouple. Je n’ai jamais vu une chose pareille ! »

Bien sûr, je sais qu’il ne s’agit pas de moi. Je n’ai pas de tumeur au cerveau. Mais quand même, ça me heurte. Je suis compassion pour cette personne dans le scan, que je n’ai pas vue et que j’aurai donc manifestement peu de chances de croiser…

Je fuis ce lieu hostile aussi vite que me le permettent mes jambes, coupées par l’expérience, en m’accrochant à tout ce que je peux. J’ai une pensée émue pour le bénévole qui aurait pu me véhiculer en fauteuil roulant et maudit mon optimisme délirant quant à ma capacité à maîtriser la situation.

C’est officiel : aujourd’hui, ça n’est vraiment pas mon jour !

Pointé du doigt

Déjà le premier jour, au réveil, au lieu de donner de mes nouvelles, j’avais fait des blagues téléphoniques aux copines.

Moi le ventre ouvert, ça reste moi !

Donc, là, une bonne semaine après l’opération, délestée de mes drains et autres tuyauteries, sevrée de la morphine, les cheveux shampouinés de frais et habillée normalement – si l’on ferme les yeux sur les pantalons élastiqués à taille bien large dissimulés sous des tuniques – j’ai retrouvé toutes mes capacités humoristico-cognitives.

Et l’idée de m’octroyer une pause-plaisir à l’excellent petit resto du rez-de-chaussée, en agréable compagnie, me met encore dans de meilleures dispositions zygomatiques.

Ca ne fait pas cinq minutes qu’on est attablé qu’on lâche déjà les premières vannes. Il faut dire que de cette amie précieuse et de moi, y’en n’a pas une pour rattraper l’autre.

Comme elle est aussi ma collègue, elle ne tarde pas à me raconter les petites et grandes histoires de l’Usine.

A son étage, le grand sujet du moment, c’est la pointeuse. L’on parle en effet de remplacer l’outil actuel, à carte magnétique, par un appareil digital.

A cause des tricheries.

Parce que les premiers arrivés pointaient pour les copains. En espaçant les passages pour faire plus naturel. En poussant même parfois le vice jusqu’à faire fonctionner l’ascenseur afin qu’il sonne son arrivée, donnant ainsi plus de crédibilité au bip qui suivait.

Nous voilà donc rapidement amenées à nous demander comment cela pourrait perdurer avec le nouveau système. Et d’imaginer successivement les premiers arrivés au bureau, soit munis d’un trousseau de doigts en silicone façon porte-clé de Passeparout dans Fort Boyard, soit flanqués d’une valise pleine de doigts dans des bocaux de formol.

De sourires en éclats de rire, les larmes nous viennent. On se tord, on n’en peut plus.

Les tables d’à côté non plus : plusieurs personnes, qui mangeaient seules, rient à présent autant que nous, par contagion.

Certains se mettent même à nous parler, pour savoir ce qui nous amuse tellement…

On n’a jamais osé l’expliquer. Mais bref : ce soir-là, on s’est fait des copains. Le rire, ça rapproche.